La maladresse des uns et la virulence des autres nous amène illico à une sale petite guerre. Je dirais dans un premier réflexe :"Pax les amis, est-ce que ça en vaut la peine ?"
Et puis en fait, quand on voit la rancoeur et la violence endossées au quart de tour , il faut bien se rendre compte qu’il est inutile de tempérer quoi que ce soit. Gilles Ratier n’a fait qu’exprimer une humeur très très répandue . Il faut que vous le sachiez, amis élitistes qui parfois mélangez torchons et serviettes pour vous faire mousser, vous êtes comme l’autre grande fratrie un peu collante mais avec laquelle on est obligé de vivre : les chasseurs de dédicaces. Entre nous , auteurs, même si on n’est pas tous comme cul et chemise, on se le dit souvent. Ah !Là !Là ! Quelle engeance. Mais bon, chacun fait ce qui lui plaît et la vie continue, ce ne sont vraiment pas des soucis gravissimes. Mais tout de même...
Autant on tolère nos amis bédéphiles , collectionneurs compulsifs de gribouillis à la commande, simplement parce qu’ils sont passionnés donc déraisonnables voire fétichistes, autant on en a un peu ras le bol de ce regard de biais. Ce qui choque dans tous ces numéros où les Beaux-Arts se penchent ( mais alors très bas, bonjour les haut-le coeur et le vertige) sur la bande dessinée, c’est le manque d’imagination. Soit , ils n’y connaissent pas grand-chose , et ça part du sempiternel sentiment de faire passer à un lectorat choisi des informations digérées depuis 20 ans par ceux qui le vivent de l’intérieur. L’expression "lettres de noblesse" semble avoir été inventée pour cette frange de critiques et de public. Qui découvrent la bouche en "ôh mon Dieu comme c’est bô" que oui finalement on est sorti de la bêtise , des enfantillages et des adolescentillages pour enfin toucher au sublime.
Il leur a fallu Maus de Spiegelman (qui est extraordinaire) pour se réveiller n’ayant pas remarqué que le marsupilami était au moins aussi révolutionnaire. Soit.
Le plus étonnant c’est la sélection drastique qu’ils opèrent. Il n’est jamais question de théâtre crétin ni de danse idiote, jamais le cinéma n’est stupide ni la littérature abrutissante. Il n’y a que pour la bande dessinée dont le simple nom induit une bassesse inhérente.
En fait, c’est un honneur d’être montré du doigt par ces gens-là. Oui, restons les cancres, coiffons les bonnets d’ânes et défilons devant ces Lagarde et Michard. Ceux qui ont oublié d’être gourmand et curieux. Qui ont détestablement grandi et surtout vieilli.
Le texte sur Molière et les réflexions sur Edmond Rostand sont incroyablement , effroyablement révélateurs. La moindre des incartades du bon goût est sanctionnée par ces amateurs éclairés. Je me demande parfois d’où leur vient cette haine, cette antipathie. Je crois tout simplement que le rapport à l’enfance et à l’instruction pose un problème à une certaine classe de personnes. Celles qui utilisent dédaigneusement le mot culture populaire parce qu’elles sont persuadées qu’il y en a une autre. Ils pensent bien sûr qu’il y a des niveaux et que la vie n’est que hiérarchie. Les beaux, les grands et les riches d’un côté et le peuple de l’autre. Or, ils semblent oublier que tous leurs Arts n’ont pas eu comme vocation première d’être des arts justement. Ils ont été conçus autour du peuple , dans le peuple et pour lui .(N’y voyez aucune considération marxiste svp). Molière peut-être ferait de la bande dessinée. La maladroite, celle qui pue le caniveau, il aurait bossé pour Artima, créé des personnages avec des gros nez, et des gags , de bons gros gags bien vulgaires.
Ce que nous appelons théâtre classique était autrefois destiné aux gens. Aux simples gens, qui vivaient et rotaient. Et surtout qui crevaient la dalle et ne savaient pas lire. Molière et les milliers d’autres écrivains de théâtre pensaient à eux et aux riches qui pouvaient les aider à faire exister leur troupe. Molière c’était un saltimbanque, subventionné un jour sur deux. Il était plus près des auteurs de bd populaire que du poste de directeur de la Villa Médicis.
Ce qui oppose Gilles Ratier à d’autres personnes qui sont elles aussi des critiques c’ est la forme de leur passion . Il y a les émotions primaires et les émotions réfléchies. Les deux sont essentielles, vitales et il ne sert à rien de les confronter. Ce qui fait naître le désir d’écrire à propos des recherches artistiques peut toutefois amener le regard dans des directions dangereusement opposées. On peut le noter , c’est aveuglant, pour la bande dessinée.
Chaque école, chaque genre va se trouver régulièrement déconsidéré. Les humoristiques ( même hiatus au cinéma ) , les réalistes mis de côté par les autres, les sérieux, les littéraires, les undergrounds, les minimalistes, les autobiographes, les "pour les gamins", chacun pourra un jour ou l’autre en prendre plein la figure par ceux d’en face. C’est le jeu, on expose, on s’expose.
Le plus exaspérant n’ est pas le survol élitiste . Même s’il fait très mal, s’il place très haut des auteurs et en oublie ou néglige d’autres . Le plus exaspérant est le mauvais service rendu au genre lui-même et la grande distorsion qui en découle. Parce que ces gens qui s’amusent à dézinguer ou à adorer sont écoutés et lus. Et ce qui leur semble la vérité n’est qu’une vérité, la leur.
Vous me direz, on s’en fout. Chacun est libre . Et tant pis pour les dégâts. Ce qui est dommage c’est l’inconscience dans laquelle ces amateurs au goût et à la plume affûtés naviguent. Ils ne savent pas que leur vision est étrangement étriquée , incomplète. C’est bien entendu flagrant pour le cinéma ou la littérature, mais c’est infiniment plus grotesque pour ce qui concerne la bande dessinée. On se souvient du coup de gueule de Lecomte envers les critiques. Ce qui était là aussi une maladresse puisque ce coup de gueule , il a été obligé de le pousser dans...la presse, le fief de ces ennemis d’un jour ! Ils sont parfois clairvoyants dans leurs inexactitudes. Mais combien de vaxations pour une ou deux fulgurances. Il suffit pour ça de feuilleter les anciennes revues pour se rendre compte de la fête qu’ils faisaient à certains qui s’en sont retournés dormir dans l’oubli total ; d’où peut-être les valeurs-refuges. Hergé et Bilal on prend pas trop de risques.
Cette presse -là est édifiante. Celle qui parle du Louvre ou des Incas, de Bacon ou de Dürer méprise évidemment l’autre presse, celle qui cause de Laeticia , de Florent ou de Poivre.
En réalité, c’est le même papier qui tourne quasi dans les mêmes rotatives et qui est distribué dans les mêmes camionnettes.
Ces revues sur papier glacé qui parlent avec la même ferveur de Camille Claudel, de Tati( Jacques) ou du Prado vomissant leurs clichés vulgaires sont au même niveau que le paparazzisme le plus simplet. Il racle aussi les mêmes portefeuilles et c’est la même impulsion d"achat qui motive le lecteur. On a envie de s’évader, de voir du plus beau ou du plus moche, de voir le monde dans ses merveilles ou ses crétineries. Mais jamais les faiseurs de ces journaux ne pensent que le lecteur puisse ne pas être dupe. Il lui prête une bêtise, alors qu’il n’est que distrait et fatigué. Et j’ose même affirmer que le lecteur de Voici et de Beaux-Arts est la même personne ; celle qui un jour va se gratter les couilles sur une plage et le lendemain ira voir Picasso-Matisse . Les supporters de foot ne sont pas que supporters de foot. ils sont pères de famille, cinéphiles, amateurs de flamenco ou que sais-je.
Quand on aura fini avec l’amalgame et les castes( TF1 contre Arte) on avancera un peu dans cette lutte de tous les jours. La vraie.
Alors que l’on sorte un cent-millième canard avec Hergé en couverture n’est pas une surprise, rien d’étonnant, rien de nouveau. Les coquilles ne sont pas inexcusables. Comme Arleston je me dis effectivement que s’ils causent des Mayas ou de Hemingway avec les mêmes approximations, on n’est pas rendus.
Ils savaient aussi que c’était couru. Tous les répertoires, toutes les listes et les nominations apportent toujours le même lot de frustrations. Ce sont les mêmes raccourcis qui leur font parler de Cannes au mois de mai et des Chtis quand ils dépassent 10 millions d’entrées. 9 millions neuf cents mille c’est un film où les boeufs et les beaufs se ruent. 10 millions c’est un phénomène de société.
Merci de me refaire prendre conscience de la fatuité de tout ceci. Et je conclus sur ce qui me fait le plus vibrer. Deux choses. La bande dessinée est multiple. Ce serait bien que vous en rendiez compte. Mais pas obligés, vous faites ce que vous voulez.
La deuxième chose, c’est de faire savoir que malgré le fait que vous n’aimiez pas fondamentalement vos contemporains( puisque c’est écrit sur votre casquette) on vous aime bien quand même. Vous êtes touchants dans vos habits de terrribles juges. Vous nous attendrissez avec vos gros yeux de gens intelligents. Un reproche : faites un peu fonctionner vos ventres et pas seulement vos caboches.
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