Manu Larcenet nous livre peut-être ici son album le plus personnel, après « Le Combat ordinaire » et « Blast » ! Il nous parle de la mort et de la vieillesse, cherchant à regarder en face ce qui nous échappe : la maladie, la solitude, l’angoisse, les liens que l’on a brisés, le temps qui passe, l’inadaptation à la société… Plus radicalement encore, en se dessinant au bord du vide et en retirant presque tout ce qui pourrait faire écran entre son personnage et le lecteur, il laisse planer cette question qui revient lorsque tout le reste s’effondre : à quoi bon ? « L’Insensé » est un album poétique que certains jugeront parfois inconfortable, mais qui est d’une puissance rare : une œuvre qui refuse les facilités de l’émotion, pour mieux atteindre quelque chose de beaucoup plus profond…
Lire la suite...« La Dame blanche » : un récit poignant sur le métier d’infirmière en maison de retraite…
Confrontée aux ravages du temps par son travail dans l’EHPAD Les Coquelicots, Estelle sait être patiente et dévouée, accompagnant les résidents avec empathie… Après quelques romans graphiques, également très sensibles et réalistes (mais peut-être, légèrement, moins aboutis), Quentin Zuttion frappe un grand coup avec ce premier ouvrage aux éditions du Lombard : il nous propose une bande dessinée dont l’environnement est indubitablement lié à la vieillesse et à la mort, mais qui est, en réalité, un véritable hymne à la vie !
Le lecteur est donc ici plongé dans le quotidien de ces auxiliaires de vie qui jonglent entre les soins, les parties de cartes ou de scrabble et les décès solitaires, tout en tissant, quelques fois, des liens forts et intimes avec ces femmes ou ces hommes en fin de vie. Mais jusqu’où ces accompagnantes — trentenaires, pour la plupart — peuvent-elles entrer en empathie sans perdre pied et prendre goût à une liberté dangereuse ?
Estelle, infirmière dont l’existence personnelle n’est guère stimulante, fait partie de ces soignantes qui ne comptent pas leurs heures et continuent de sourire même quand elles n’en ont pas envie. Peu à peu, elle va finir par dépasser son rôle strictement médical, reportant son affection sur certains de ces vieillards.
C’est ce qui se passe avec Romano, pour lequel elle se substituera à sa petite fille qui s’éloigne de son grand-père, ou de madame Thomas : une ancienne ouvrière dont elle encourage la propension à s’inventer une vie passée d’ambassadrice à Prague.
Alliant justesse et délicatesse et en s’inspirant notamment du témoignage de sa sœur, infirmière elle aussi, Quentin Zuttion réalise, à travers ce beau portrait de femme qui tâtonne, mais s’accroche et s’adapte, un vibrant hommage à ces nombreuses blouses blanches qui soignent, torchent, nourrissent et éprouvent également de la souffrance face aux derniers sommeils et aux rêves inachevés…
Ce jeune diplômé de l’École nationale supérieure d’art de Dijon, très présent sur les réseaux sociaux, et déjà auteur de cinq précédents livres de bandes dessinées (1), aborde ce sujet plutôt casse-gueule avec une belle narration, s’autorisant même quelques envolées oniriques et un dessin quasiment aérien : ce dernier nous aide, d’ailleurs, à supporter la lourdeur de l’atmosphère.
C’est aussi le cas de la colorisation de sa mise en images teintée principalement avec un bleu apaisant, quelques pages permettant l’apparition d’autres pigmentations plus vives, couleurs d’espoir…
(1) Connu notamment pour son blog illustré Les Petits Mensonges de Mr Q, Quentin Zuttion publie « Sous le lit » (sous le pseudonyme de Mr Q.) aux éditions Des ailes sur un tracteur en 2006, puis « Chromatopsie » chez Lapin et « Appelez-moi Nathan (écrit par Catherine Castro) chez Payot en 2018. Pour ce dernier éditeur, il réalise également « Touchées » en 2019 — sur les violences faites aux femmes — et « Drosophilia » en 2020.
« La Dame blanche » par Quentin Zuttion
Éditions Le Lombard (22,50 €) — EAN : 978-2-8036-7997-3




















