Manu Larcenet nous livre peut-être ici son album le plus personnel, après « Le Combat ordinaire » et « Blast » ! Il nous parle de la mort et de la vieillesse, cherchant à regarder en face ce qui nous échappe : la maladie, la solitude, l’angoisse, les liens que l’on a brisés, le temps qui passe, l’inadaptation à la société… Plus radicalement encore, en se dessinant au bord du vide et en retirant presque tout ce qui pourrait faire écran entre son personnage et le lecteur, il laisse planer cette question qui revient lorsque tout le reste s’effondre : à quoi bon ? « L’Insensé » est un album poétique que certains jugeront parfois inconfortable, mais qui est d’une puissance rare : une œuvre qui refuse les facilités de l’émotion, pour mieux atteindre quelque chose de beaucoup plus profond…
Lire la suite...« Chroniques outremers : intégrale » par Bruno Le Floc’h
Après avoir fait prendre la mer à ses personnages, Bruno Le Floc’h a pris le large, à son corps défendant, le 5 octobre 2012, de sorte que l’intégrale de ses « Chroniques Outremers » est non seulement la réunion de ce qu’il a toujours conçu comme un tout, mais surtout un hommage posthume à une œuvre presque tout entière vouée au voyage et à la mer.
Voyager c’est souvent prendre la mer, mais quand on prend la mer, ce n’est pas toujours pour voyager. Ainsi en est-il des personnages de « Chroniques outremers », des militaires et des commerçants, ou des militaires commerçants puisqu’ils semblent pratiquer le trafic d’armes. Pendant la Première Guerre mondiale, le cargo du capitaine Tana est en effet censé acheminer des armes vers la Turquie qui combat du côté allemand. Mais qui, du capitaine Tana plutôt avare de paroles, de l’officier britannique assez pervers, ou des révolutionnaires mexicains également à bord, sait où le chargement finira sa course ? Toujours est-il que le bateau ne restera pas en Méditerranée, qu’il fait bientôt route vers Gibraltar, rejoint Saint-Nazaire et, enfin, sous couvert d’un pavillon norvégien, se jette en plein Océan Atlantique. Peut-être pour aller aider la révolution mexicaine, peut-être pas car il y a dans ses cales, semble-t-il, une cargaison d’armes. Cela dit, on ne l’a toujours pas vue cette cargaison, pas plus nous que les révolutionnaires et commanditaires mexicains qui se trouvent à bord et qui en arrivent à douter.
Faut dire qu’ils ont à faire face à un capitaine énigmatique, très avare de paroles, amoureux, et surtout très malade, secondé par un Bjornson omniprésent qui protège efficacement son patron. La révolution mexicaine semble pourtant grandement dépendre de ces hommes et de ces munitions. En tout cas, Sonrisa, le client bedonnant à lunettes noires, l’assure, s’appropriant volontiers « ses » hommes et leur futur coup d’état. La tension monte, mais pour l’heure, s’il y a affrontement, c’est avec l’océan qui se gonfle, fait le gros dos, multiplie les intimidations. Le Saroya finit par charbonner du côté des Açores avant de découvrir un mystérieux sous-marin allemand et d’atteindre Caleta Nueva, un petit port du Mexique…
Répétons-le, Bruno Le Floc’h atteint souvent l’excellence illustrative et narrative avec une économie de moyens déconcertante : montage de planches sans esbroufe, contours simplifiés, visages esquissés… Il économise son trait comme d’autres leur souffle : quelques taches, quelques points suffisent à contourer un bateau ou à représenter l’immensité maritime. Les visages eux-mêmes se creusent de petits bâtons noirs. Les yeux sont le plus souvent plissés ou invisibles. Seule une jolie danseuse lors du bal du Maine ouvre grand les siens et éclate de rire à gorge déployée. Ailleurs, on se referme, on se replie, on se retient. Oui, ici tout est retenue. On parle peu, on bouge peu, car la mer s’en charge. Ce qui donne du volume et de la matière à ces pages quelquefois ascétiques, c’est le talent de coloriste de Bruno le Floc’h, incomparable pour rehausser des dessins épurés à l’extrême. Là, en pleine mer, quasiment sans décors, la performance est encore plus étonnante.
Cette superbe réédition est complétée d’un dossier de 22 pages consacré à l’auteur, agrémenté de 45 dessins inédits, réalisé par Brieg Haslé- Le Gall qui lui consacre également un site : http://auborddumonde.org .
Alors, bon voyage !
Didier QUELLA-GUYOT ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook) http://bdzoom.com/author/didierqg/
« Chroniques outremers : intégrale » par Bruno Le Floc’h
Éditions Dargaud (24, 95 €) – ISBN :978-2-2050-7309-6













Merci pour cette belle chronique… Une précision : « Trois éclats blancs » et « Une après-midi d’été » sont toujours disponibles (éd. Delcourt). En revanche, nous préparons les rééditions de deux autres titres actuellement épuisés : « Au bord du monde » et « Paysage au chien rouge ».
Cordialement, BHLG