Quel beau récit en bande dessinée que ces bouleversantes « Mémoires d’un garçon agité » : l’histoire d’un gamin émotionnable d’une dizaine d’années qui a décidé d’arrêter de grandir et de se raconter, à l’aide de la vieille machine à écrire familiale. Ce refuge dans l’écriture est le seul moyen qu’il a trouvé pour essayer de stopper le temps : pour oublier le fait de se sentir responsable, ainsi que la douleur subie devant l’anéantissement de ce qui était jusque-là sa vie. Le sensible dessin à la Sempé de Valérie Vernay et cet attachant personnage qui retrace des anecdotes de sa courte existence pourraient nous faire penser au Petit Nicolas, mais le propos du scénariste Vincent Zabus — par ailleurs poète et dramaturge — est tout autre : l’humour n’est là que pour dissimuler la gravité du sujet.
Lire la suite...« Suite française : tempête en juin » par Emmanuel Moynot, d’après Irène Némirovsky
Ce premier volet d’un roman qui fut écrit dans le feu de l’Histoire dépeint, pratiquement en direct, l’exode de juin 1940 : une évacuation spontanée qui brassa, dans un maelström tragique, des familles françaises de statuts sociaux bien différents.

Son auteur, Irène Némirovsky qui fut déportée à Auschwitz où elle mourut en 1942 (son manuscrit fut miraculeusement préservé par sa fille aînée), y traque sans complaisance les innombrables petites mesquineries et les fragiles élans de solidarité d’une population en plein désarroi : bourgeois bigots et leur armée de domestiques, écrivains, esthètes, curés, paysans, modestes employés ou « bons Français » devenus, à la faveur des événements, voleurs, tricheurs, et, parfois, assassins. Ils engorgent tous les routes de France bombardées au hasard, alors que, peu à peu, l’ennemi se rend maître d’un pays inerte et apeuré…
Avec son habituel talent de narrateur, Emmanuel Moynot a donc accaparé ce texte unanimiste qui peint l’individu pris dans ses rapports sociaux et qui fut récompensé, à titre posthume, par le prix Renaudot en 2004. Passant d’une ambiance à une autre et de l’humour à l’émotion sans ambages, le dessinateur réussit à illustrer adéquatement, d’un trait un peu plus lâché qu’à son habitude (certainement pour faire plus roman graphique), cette démonstration pessimisme et cynique de la bassesse humaine dont la deuxième partie vient d’être adaptée au cinéma par le Britannique Saul Dibb avec Mattthias Schoenaerts, Kristin Scott Thomas et Lambert Wilson dans les rôles principaux (sortie en France le 11 février).
Voilà donc une œuvre multisupport dont la version BD ne peut que faire honneur à notre médium favori !
Gilles RATIER
« Suite française : tempête en juin » par Emmanuel Moynot, d’après Irène Némirovsky
Éditions Denoël, collection Denoël Graphic (23,50 €) – ISBN : 978-2-207-11817-7











