Avec le somptueux « Nouvelle France », le scénariste Stephen Desberg et le dessinateur Bernard Vrancken mettent en scène une captivante aventure humaine durant les guerres coloniales nord-américaines du XVIIIe siècle. Quand l’histoire rencontre le fait d’hiver…
D’emblée, par son sujet, cet album généreux (riche de quelque 113 planches et 128 pages) convoque le souvenir d’un autre grand récit : celui de Hugo Pratt paru chez Casterman en 1976 : « Fort Wheeling ». Si Pratt jouait de son admirable noir et blanc, Vrancken joue de la couleur avec ce nouvel album : une couleur où prime la valeur dramaturgie, entre noirceur des ombres et blancheur de l’hiver.
« Remington 1885 » : peindre l’Indien, à dessein !
Remington n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait d’emblée s’imaginer, un lieu, mais un personnage. Frederic Remington est un dessinateur venu de New York et qui, intrigué et fasciné par l’Ouest — le Far West —, s’est mis en tête, pour réussir à se faire publier, de dessiner l’Arizona, ses contrées sauvages et ses Indiens.
On rencontre Remington dès la couverture, assis, en train de dessiner, sous l’œil mauvais d’un Indien à cheval. On ne le sait pas encore, mais c’est Geronimo en personne ! Remington — comme tous les Américains de l’Est — sait en ces années 1880 que, de l’autre côté du continent, un nouveau monde se construit dans la légende et dans la douleur.
La douleur, c’est celle des Indiens, parqués dans des réserves, marginalisés, réprimés, traités comme des sous-hommes et qui, pour certains, se révoltent, s’échappent de leurs ghettos, tuent s’il le faut. Autant dire que Remington —qui découvre la réalité en compagnie d’un régiment : les Buffalo Soldiers — tombe des nues et se prend de curiosité pour l’Apache Geronimo, celui qui sème, dit-on, la terreur.
De jour en jour, il observe et croque dans ses carnets la vie locale, mais un dessinateur est inquiétant. Les Indiens se méfient de lui et Remington désespère d’en trouver un qui pose pour lui. Cependant, également journaliste, il prend des notes autant qu’il peut pour pouvoir rédiger ses chroniques : « Je veux, dit-il, dessiner cette terre avant que le progrès ne la change à jamais… Geronimo incarne sans doute le dernier souffle sauvage… »
En 1885, Frederic Remington — qui a bel et bien existé — n’est pas encore connu. Né en 1861 et mort en 1909, il deviendra un peintre célébré pour ses peintures réalistes, représentant les chevaux et les cow-boys avec beaucoup de dynamisme — ce qu’un dossier final développe fort justement. Cependant, si Remington a séjourné plusieurs fois dans les États de l’Ouest, il n’a jamais rencontré Geronimo, ce que précise également le dossier !
Cette liberté romanesque est, en fait, pour les auteurs, l’occasion d’une réflexion sur la disparition et sur l’effacement par les colons Blancs des cultures autochtones. C’est donc un récit passionnant, doublé d’une réalisation graphique réaliste aux couleurs joliment travaillées.
Didier QUELLA-GUYOT
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« Remington 1885 » par Sagar Fornies et Josep Maria Polls
Éditions Dargaud (22,95 €) — EAN : 9782505127789
Parution 18 avril


















« l’effacement par les Blancs — des cultures autochtones »… Vous voulez dire l’effacement par les colons européens des cultures autochtones ?
Oui, c’est bien ce que je veux dire.