« Scotland T5 » : rencontre d’un autre type ? La résolution !

En vacances dans un petit port d’Écosse, Kathy Austin, agente du MI6 (les renseignements extérieurs britanniques), découvre des phénomènes étranges, concomitants à la venue de mystérieux « visiteurs » (1). Et bien sûr, elle enquête, poussée par sa hiérarchie. Les visiteurs, qu’elle a commencé à côtoyer, lui en apprennent un peu plus sur la raison de leur présence et de leur peur de retourner d’où ils viennent. Après les mystères, épaissis par la brume écossaise, et les fausses pistes données par le scénario, voici le temps de l’explication finale : un album aussi énigmatique que les précédents, épicé par un peu plus d’événements surprenants. Pour la conclusion de ce cycle passionnant, le dessinateur, Bertrand Marchal, nous a fait le plaisir d’accepter un entretien consacré à cette histoire et à l’ensemble de son travail avec Leo et Rodolphe. Grand merci à lui.

À la fin de l’épisode 4, l’agent Benett s’était révélé être un traître au service des Russes. Kathy a rencontré sur place Lindsey, son ami d’enfance (resté dans ses tendres pensées), et veut croire au retour de flamme sentimentale. Un problème technique bloque les visiteurs, logés dans une maison campagnarde, et ils expliquent à Kathy l’énigme des différents cadavres, retrouvés sur la plage ou encastrés dans un mur… Ils ont connu des événements horribles et souhaiteraient que les humains ne les répètent pas. Parallèlement, la police continue à enquêter. Kathy apprend que Lindsey est décédé d’un accident de voiture, mais est-ce vrai ? Et que deviendront les visiteurs ?

Cet album de conclusion est au diapason des précédents. Les auteurs nous tiennent en haleine autour des nombreux phénomènes inexplicables et inattendus survenus dans cette paisible contrée écossaise. Durant tout le cycle, l’atmosphère — entre ciel lourd et lumières tamisées — nous plonge dans un réalisme à la belle patine, entre vintage et aujourd’hui.

À ce titre, le dessin impeccable de Bertrand Marchal ravit l’œil : que ce soit dans sa description des paysages écossais, des gens ordinaires croisés au port ou dans les pubs, ou des voitures d’époque (fin des années 1940). On mesure le travail fourni pour cette reconstitution qui sent bon l’authenticité, aux personnages justes. Un mot sur les couleurs de Sébastien Bouët, qui, après « Lady S » et tant d’autres, confirme un savoir-faire unique, à la colorisation sobre, mais très expressive. Cet album un peu plus long que les précédents (52 planches), comme souvent en clôture, achève ce beau cycle du « trio de l’étrange ».

Bertrand Marchal.

Bertrand Marchal, que l’on retrouve ci-dessous, a étudié à l’École de recherche graphique (ERG) de Bruxelles. Celle-ci, selon lui, n’est pas axée sur la BD, mais donne des bases et des pistes permettant de se préparer à toute situation et à choisir une spécialité graphique. C’est donc quasiment seul qu’il a acquis l’expérience du dessin. Sa première BD en tant que dessinateur complet fut « Le Châtiment de l’an mil » (trois tomes chez Glénat avec Toldac), puis — déjà avec Rodolphe — « Frontière » (quatre tomes au Lombard). Ensuite, on le retrouve publiant « Le Village », encore avec Rodolphe : un tournant dans lequel son style réaliste et élégant, tel qu’on le connaît aujourd’hui, s’affirme et se stabilise. C’est ainsi qu’il succède à Leo — après le cycle « Kenya » — comme dessinateur de la série « Les Missions fantastiques de Kathy Austin » : « Namibia », « Amazonie » et « Scotland ». Par ailleurs, il nous a confirmé qu’il lettraitles textes à la main, ce qui mérite d’être souligné !

Patrick BOUSTER

Sur « Scotland », voir aussi sur BDzoom.com : « Scotland » : des vacances insolites pour Kathy Austin !Fantômes d’Écosse ou… signes ?Rencontre du 1er type : observation !« Scotland T4 » : des vacances mouvementées pour Kathy Austin….

« Scotland T5 » par Bertrand Marchal, Leo et Rodolphe

Éditions Dargaud (13,95 €) — EAN : 9782205213157

Parution 27 février 2026

Entretien avec Bertrand Marchal

BDzoom.com — Bertrand Marchal, nous voici à la conclusion du cycle « Scotland ». Au-delà du pays servant de cadre à l’histoire, quelle est sa singularité, pour vous, par rapport aux cycles précédents de Kathy Austin (« Namibia », « Amazonie ») que vous avez dessinés ?

Bertrand Marchal — « Scotland » est ancré dans des décors qui me sont plus familiers. On pourrait en déduire que, les connaissant mieux (pour avoir visité l’Écosse à trois reprises), ils me viennent plus facilement. Or, c’est tout le contraire. La familiarité est exigeante, bien plus que l’exotisme : ce lointain étranger qu’on tente d’apprivoiser par ses aspects les plus décoratifs — les plantes bizarres, la pluie drue, la boue, les indigènes, les animaux dangereux… L’imagination se contente du superficiel. Quand on aborde des terrains mieux connus, de soi et sans doute aussi des lecteurs, il faut être précis, ne pas trahir la mémoire. C’est un vrai poids supplémentaire, une exigence de fidélité que je ne me suis pas imposée pour « Amazonie ».

BDzoom.com  L’ambiance de ce cycle n’est pas exotique, mais bien particulière, avec la lande brumeuse, la lumière étouffée, les voitures d’époque… Un plaisir pour vous ? Mais quelques défis également ?

Bertrand Marchal — Le défi du réel, et non du réalisme. C’est-à-dire le réel qui est le mien, puisque je connais l’Écosse et pas le Brésil. Ensuite, plus concrètement, un monde urbain est toujours plus difficile à représenter : il est fait de lignes droites, contrairement à la jungle. Et poser des personnages dans un décor de rue, ou à l’intérieur d’une ferme, c’est beaucoup plus compliqué que de les faire marcher dans la forêt, où le point de fuite n’existe pas. De ce point de vue, la lande est un vrai soulagement : moins de contraintes, un ciel bas, quelques herbes folles, et l’affaire est dans le sac… sauf quand le château joue les trouble-fêtes !

BDzoom.com  Kathy Austin, dans les scénarios, mais aussi sous votre trait, au-delà de l’intelligence et du charme qu’elle dégage, montre une stabilité, une tranquillité rassurante et posée, même dans les événements surprenants ou dangereux. C’était volontaire à ce point ou cela apparaît comme cela en la dessinant ?

Bertrand Marchal — Kathy est un personnage créé par Rodolphe et Leo. Leo lui a donné ses traits, auxquels j’ai cessé d’être complètement fidèle dans « Scotland ». Dans ce cycle, Kathy a les cheveux plus longs, et pour moi, pour le dessin, cela a changé assez fortement la façon dont je peux la « manipuler ». Ses cheveux, en prenant simplement quelques centimètres, sont devenus un vrai élément graphique qui apporte de la féminité, du romantisme, un côté échevelé parfois, qui ajoute à la personnalité de Kathy. Par ailleurs, elle reste cette jeune femme sans âge — mais le bel âge ! Déterminée, indépendante, curieuse, un peu ironique, rarement déstabilisée et l’objet de tous les fantasmes.

Dans « Scotland », on creuse davantage son passé, on évoque son enfance, ce qui lui donne de l’épaisseur. Elle fait partie d’une communauté, elle vient de quelque part. C’est aussi une femme sensible : quand elle aime, elle aime à fond et ne triche pas !

BDzoom.com  Discutez-vous de la mise en couleurs avec le coloriste (ici Sébastien Bouët, mais cela vaut pour les autres cycles), ou est-ce Leo et Rodolphe, ou encore est-il quasiment libre ?

Bertrand Marchal — Oui, toujours au début d’un cycle. Sébastien Bouët est un coloriste de grand talent, avec qui je travaille depuis longtemps. Il a un art particulier des accords de couleurs qui surprennent, auxquels je ne m’attendais pas, une façon de poser ses lumières de manière non réaliste, mais très suggestive. Je sais que je peux compter sur ce facteur « surprise », et donc, je me refuse à baliser son travail.

On discute essentiellement de l’apparence générale, puis des détails d’ambiance indispensables : nuit/jour, couleur des voitures ou des vêtements, particulièrement quand cela a une importance dans le scénario. Sinon, c’est : « Fais comme tu le sens !»

BDzoom.com  Les albums mentionnent que les scénaristes sont responsables également du découpage (structure et mise en place des cases par planche : le storyboard). Cela va jusqu’où et quelle est votre marge de manœuvre ?

Bertrand Marchal — Je tiens à ce qu’on reconnaisse mon travail sur la mise en page. Je distingue la mise en page du découpage. Le découpage, c’est le scénario de Rodolphe et Leo : découper l’album par planches et par cases avec un bref descriptif, voire juste des dialogues. La mise en page, c’est la composition d’une planche en tant qu’espace graphique contenu dans certaines dimensions (les miennes : 40 cm sur 29,5 cm). À l’intérieur de ce cadre, je dois placer les cases prévues par les scénaristes. Parfois moins, ou plus, selon que je pense que cela peut servir à la fois la narration et l’aspect graphique. Mettons que je doive placer huit cases dans cette planche : mon travail consiste à ne pas ennuyer le regard du lecteur, tout en le guidant de la case 1 à la case 8, de gauche à droite et de haut en bas. Je joue sur le dynamisme, essentiellement amené par les angles de vue — plongée, contre-plongée, gros plan, etc. — et l’imbrication des cases entre elles, avec parfois des recouvrements et/ou des inserts. Les émotions transmises par les personnages figurent au premier rang de mes préoccupations essentielles, à travers les regards et les attitudes. C’est un gros travail qui se joue à trois niveaux, et constamment : travail de composition, d’incarnation de tous les personnages et de rendu réaliste.

BDzoom.com  Pouvez-vous revenir un peu sur vos débuts pour Leo et Rodolphe ? Comment vous ont-ils approché et choisi ?

Bertrand Marchal — J’ai moi-même contacté Rodolphe après avoir découvert « Trent », à la fin des années 1990. Je cherchais un scénariste amenant un univers qui me plaise et j’ai tout de suite apprécié la mélancolie que Rodolphe et Leo développent dans « Trent » : un côté très humain, fragile, qui me parlait. On s’est bien trouvés, et puis les années ont passé… Et un beau jour, je crois bien celui exactement de mon anniversaire, Rodolphe m’a fait le beau cadeau de me proposer la reprise de « Kathy Austin ». Léo ne me connaissait pas et je ne crois pas qu’il ait été très rassuré sur le coup, mais, s’il est intervenu régulièrement au début du premier tome de « Namibia », ensuite, on s’est serré la main avec beaucoup de respect mutuel et, depuis, il est toujours très content de notre collaboration, et nous le sommes tous les trois : faut-il encore le dire au bout de 15 albums ?

Planche 2 du tome 5 de « Namibia ».

BDzoom.com  Évoquons un peu des albums dessinés pour les mêmes scénaristes qui sont parfois en solo (vous êtes très fidèle !) : « Memphis » (trois tomes, et en intégrale, chez Glénat) et « L’Homme qui inventait le monde » (un album unique chez Dargaud). Toujours l’étrange et les mondes parallèles, mais dans des univers plus familiers, et surtout un propos plus « politique » au sens large, plus sociétal…

Bertrand Marchal — Rodolphe et moi, on est branchés sur le même intérêt : celui du fantastique, tel qu’il est résumé par des auteurs comme Thomas Owen et Jean Ray (auteurs majeurs du genre, et oh, ils sont Belges !). La faille, l’incertitude, l’imprécision, l’effroi, l’envers de la raison… Les personnages que Rodolphe et Leo imaginent pour moi (leur univers prend des directions variées et ils savent ce qui convient à leurs différents dessinateurs) sont toujours en butte avec une distorsion, un mensonge, une équivoque qui dissout leurs repères, voire leur identité. Qui sont-ils ? En quoi peuvent-ils encore croire ? Ce jeu sur l’illusion c’est aussi, fondamentalement, notre métier. Ce sont ces histoires bizarres visitant les marges du réel qui m’intéressent le plus.

BDzoom.com — Les attitudes et positions de vos personnages ont l’air si réelles, si bien campées, quel que soit l’angle de vue, qu’elles semblent sortir de photos ou de documents, mais c’est évidemment impossible. En plus de votre technique — qui doit être très solide —, vous utilisez beaucoup de documentation ou bien est-ce le résultat d’un travail précis à partir de l’anatomie ou de l’observation ?

Bertrand Marchal — Un dessinateur réaliste a deux choix. Soit il considère qu’il a parachevé sa maîtrise et se détourne de l’observation directe, et alors, très souvent, il reproduit des motifs toujours semblables (en particulier, et cela me frappe toujours, tous leurs personnages féminins ont généralement un seul visage, avec d’infinies variations) ; mais il est vrai qu’on a aussi des fantasmes d’un physique idéal, et je n’y échappe pas. Soit il décide de toujours se confronter à la réalité et il va chercher des modèles différents dans le réel, et cela concerne les personnages, mais aussi les arbres, les rochers, les mouvements des vagues, les plis des vêtements. C’est l’exigence du réalisme qui ne se réduit pas à des signes, mais essaie d’atteindre à l’illusion, en sachant bien qu’il n’y parviendra pas, naturellement. C’est ce que je fais : je fais poser, ou je m’inspire de personnages réels. Quand je commence un cycle, j’accumule de la documentation sur tout, et ce n’est pas suffisant ! Mon travail est surtout méticuleux au moment du trait : le trait est toujours simple au début, mais le plus fidèle possible à la réalité — c’est un travail très lent. Après le crayonné, je dessine le trait à l’encre, de façon légère, fine, qui assure la mise en place. Ensuite, dans un second temps, j’encre définitivement avec le modelé, l’épaisseur du trait au pinceau, je travaille les ombres et les reliefs, et là, j’oublie d’être précis… enfin, j’essaie !

Planche 4 du tome 1 de « Namibia » où l'on décèle l'influence d'André Juillard.

BDzoom.com  J’ai lu quelque part que Juillard appréciait beaucoup votre travail. Le connaissiez-vous, avez-vous eu un contact avec lui ? Et quels sont les dessinateurs qui vous ont marqué, qui sont dans votre panthéon ?

Bertrand Marchal — Malheureusement, j’ai appris qu’il aimait mon travail un peu avant sa mort, et je n’ai pas eu le temps de le rencontrer. « Les 7 Vies de l’Épervier » reste une grande œuvre. Mes auteurs favoris n’ont rien à voir avec mon style de dessin : Richard Corben, Jordi Bernet et Sergio Toppi, entre autres. Je dirais que celui qui m’a le plus apporté, c’est Vittorio Giardino, et aussi, Leo avec « Trent », et avant lui John Buscema et Hal Foster. Des dessinateurs qui allient réalisme et élégance. Je recherche toujours l’élégance du trait : j’ai tendance à vite trouver qu’un dessin est vulgaire…

BDzoom.com — Et après « Scotland », on imagine que l’équipe se lance dans un nouveau projet. Il y a déjà une piste ?

Bertrand Marchal — Oui, et elle est déjà ouverte. Kathy part à Hong Kong. L’album est bien avancé ; on en reparle l’année prochaine !

BDzoom.com — Bertrand Marchal, merci !

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