« Nouvelle France » : notre pays c’est l’hiver…

Avec le somptueux « Nouvelle France », le scénariste Stephen Desberg et le dessinateur Bernard Vrancken mettent en scène une captivante aventure humaine durant les guerres coloniales nord-américaines du XVIIIe siècle. Quand l’histoire rencontre le fait d’hiver…
D’emblée, par son sujet, cet album généreux (riche de quelque 113 planches et 128 pages) convoque le souvenir d’un autre grand récit : celui de Hugo Pratt paru chez Casterman en 1976 : « Fort Wheeling ». Si Pratt jouait de son admirable noir et blanc, Vrancken joue de la couleur avec ce nouvel album : une couleur où prime la valeur dramaturgie, entre noirceur des ombres et blancheur de l’hiver.

Ici, répondant sans doute aussi aux contraintes d’un éditeur par ailleurs galeriste et qui sait ô combien la planche en couleurs est davantage prisée des amateurs, Bernard Vrancken adopte la couleur directe pour la mise en image du récit. Subjectif, de nature impressionniste, son somptueux chromatisme est tenu, adoptant largement une bichromie entre gris et sépia, ponctuée soudainement de couleurs plus vives : quelques rouges, quelques bleus…

 Sa couleur habille un encrage au pinceau enlevé et nerveux, marqué par un usage récurrent du clair-obscur, usant de noirs profonds et animant de nombreuses silhouettes en ombre chinoise. La leçon d’un Néerlandais — Hans Kresse (1921–1992), auteur de la série « Les Peaux-Rouges » (neuf albums chez Casterman de 1974 à 1982) — plane sur cette solide esthétique : celle d’un réalisme brut, efficace, aux antipodes de tout maniérisme.

Autorisée par le nombre conséquent de planches, la mise en case est aérée — souvent six cases par planche —, et tient de ce qui est aujourd’hui appelé « roman graphique». Pour autant, par sa qualité, le graphisme de « Nouvelle France » se démarque du commun de cette catégorie de BD où la narration prime sur le dessin, du fait de son économie de moyens financiers.

Le duo Desberg-Vrancken se reforme avec cet album. De ces deux auteurs belges — l’aîné Desberg né en 1954 et le cadet Vrancken né en 1965 —, le lecteur connaît la série « I.R.$ » (soit 20 tomes parus entre 1999 et 2019 dans la collection Troisième Vague du Lombard) et, plus récemment, le one-shot « Les Enfants du ciel », paru chez Daniel Maghen en 2023.

Quid de ce nouveau récit ? S’inspirant de l’histoire réelle, il raconte le destin d’un soldat français, Pierre Larchange : Indien d’adoption, il est veuf de l’Iroquoise Lune pâle, dont il lui reste un jeune fils. Récit de traque et de vengeance débutant en 1754, 20 ans avant « Fort Wheeling », l’histoire prend donc pour accroche le personnage de Larchange : un éclaireur français, qui poursuit initialement l’Iroquois Akaash (l’assassin du lieutenant français Joseph de Jumonville). C’est au cours de négociations entre Français et Britanniques aux abords de Fort Duquesne, dans la stratégique vallée de l’Ohio, que le commandant a été mortellement frappé à la tête par un tomahawk, mettant un terme aux pourparlers entre colonisateurs et initiant le massacre de son escorte par une troupe de félons anglais menés par George Washington et leurs complices iroquois… Au terme de sa poursuite, Larchange blesse et ramène Akaash à Fort Duquesne où le frère de Jumonville entend se venger de sa mort, soupçonnant Larchange de complaisance envers les Iroquois. Alors que le commandant du fort, Contrecœur, ordonne la mobilisation de Larchange et son retour en France à Bordeaux, ce dernier déserte… Il retrouve son fils, élevé par une femme dans une ferme isolée au milieu des bois, et l’emmène avec lui pour l’éloigner de l’imminence de la guerre franco-britannique sur cette frontière. Direction, la tribu iroquoise de Lune pâle, à travers les territoires sauvages des populations autochtones, au cœur de l’hiver, un autre personnage de ce récit. Cet hiver qui est le pays chanté par le Québécois Gilles Vigneault, cet hiver-là, il infuse l’ensemble de l’album.

Par sa réalisation technique, artistique et éditoriale, cet album passionnant confirme combien, décidément, les éditions Daniel Maghen sont synonymes de qualité. Sa parution se double naturellement d’une exposition des planches à la galerie (36, rue du Louvre, 75001 Paris), du 18 février au 14 mars. Décidément, notre pays c’est l’hiver !

Jean-François MINIAC 

« Nouvelle France » par Bernard Vrancken et Stephen Desberg

Éditions Daniel Maghen (23 €)  EAN : 9782356742315

Parution 4 février 2026

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