Les éditions Dupuis vues par un officier de presse allemand : 1940–1941…

A-t-on détruit, pendant l’été 1940, l’intégralité du tirage du n° 20 de l’hebdomadaire Spirou ? C’est en tout cas ce qu’écrit Burckas, un officier de presse et de censure allemand basé à Charleroi, dans son rapport du 12 août 1940 à la Propaganda-Staffel de Bruxelles. Sébastien Baudart a mené l’enquête pour en savoir plus…

Rapports allemands

En l’absence de documents d’archives, les historiens de la bande dessinée doivent souvent se contenter de ce que les dessinateurs, éditeurs et autres acteurs concernés racontent dans des interviews au sujet de leur carrière, de leurs collègues, de leurs éditeurs et du paysage de la bande dessinée en général. Il existe heureusement des exceptions, dont l’un des exemples récents les plus réussis est l’ouvrage de Jérôme Dupuis sur la Collection du Lombard (« Les Secrets de la Collection du Lombard », publié chez P.L.G ; voir Tous les secrets des albums mythiques du Lombard !), qui a pu s’appuyer notamment sur les archives de Raymond Leblanc (conservées par l’Association Raymond Leblanc), de René Goscinny (Institut René Goscinny) et de l’imprimerie Casterman (Archives de l’État à Tournai).

L’apparition de documents d’archives exploitables est toujours intéressante, et, parfois, cela arrive de manière inattendue. En parcourant les archives de la Propaganda-Abteilung issues des collections du CegeSoma (dans le cadre d’une autre recherche sur le journal Het Laatste Nieuws pendant la Seconde Guerre mondiale), je suis tombé sur quelques copies carbone de rapports envoyés par Burckas : un officier de presse et de censure, à ses supérieurs (1). Des rapports qui jettent un éclairage intéressant sur la reprise de SpirouRobbedoesLes Bonnes Soirées et De Haardvriend par les éditions Dupuis durant l’été 1940.

Le général Alexander von Falkenhausen, gouverneur militaire pour la Belgique et le nord de la France, ca. 1940-1943. Wikimedia Commons - Bundesarchiv, Bild 146-2008— 0155/Kropf/CC-BY-SA 3.0.

À la suite de l’invasion allemande de la Belgique du 10 mai 1940 et de l’occupation du pays qui s’ensuit, une administration militaire d’occupation est installée, dont les principales missions consistent à administrer le territoire en collaboration avec les autorités locales restées en place, à y maintenir l’ordre et à l’intégrer à l’économie de guerre allemande. Le contrôle de la presse belge est confié à la Propaganda-Staffel B (devenue Propaganda-Abteilung Belgien à partir de novembre 1940), basée à Bruxelles et disposant d’antennes dans d’autres villes belges. À partir de la fin mai, les journaux et les magazines commencent progressivement à reparaître, publiés ou non par leurs propriétaires légitimes, et avec des degrés d’autonomie variables. À cette époque, durant l’été 1940, de nombreux Belges pensent que la guerre est perdue. De plus, en ce début d’occupation, beaucoup de fonctionnaires allemands se montrent très corrects envers les responsables belges qu’ils rencontrent. Pour les éditeurs, la reprise de leurs publications est l’occasion de renouer avec leur public et de remettre leur personnel au travail.

À la mi-juin, Le Soir et Het Laatste Nieuws, les deux plus grands quotidiens belges, reparaissent sans l’accord de leurs propriétaires. Collection Liberas.

Burckas, l’auteur des rapports mentionnés, est (au moins à partir de fin juin 1940, peut-être un peu plus tôt) attaché à l’Oberfeldkommandantur 520 à Charleroi en tant qu’officier de presse et de censure et a notamment pour mission de surveiller les éditeurs dans sa zone d’action. Les sociétés les plus importantes y sont le Journal de Charleroi et la Gazette de Charleroi, ainsi que les éditions Dupuis établies à Marcinelle. Burckas, qui maîtrise le français, assure à lui seul le service qui va finalement devenir l’Aussenstelle Charleroi de la Propaganda-Abteilung Belgien. Jusqu’en mai 1941, le service continue de fonctionner avec une seule personne ; selon un rapport de mai 1941, « le travail devait donc se limiter à la censure et au suivi propagandiste des cas sur lesquels il était possible d’exercer une influence maximale. »

Les Bonnes Soirées du 5 février 1939. Source gallica.bnf.fr/BnF.

Dupuis, Fils & Cie/J. Dupuis, Zonen & Co

Au moment où l’Allemagne envahit la Belgique, les éditions J. Dupuis, Fils & Cie, une société d’inspiration catholique fondée par Jean Dupuis (1875–1952), sont actives dans toute la Belgique et dans le nord de la France.

Elles éditent surtout trois hebdomadaires qui disposent tous d’un équivalent flamand : Les Bonnes Soirées (lancé en avril 1922) et De Haardvriend (mai 1934), qui publient des romans destinés à un public féminin ; Le Moustique (novembre 1924) et Humoradio (février 1936), hebdomadaires humoristiques généralistes (avec les programmes radio) ; et les plus récents Spirou (avril 1938) et Robbedoes (octobre 1938).

À côté de son siège à Marcinelle, Dupuis dispose aussi d’une adresse dans l’Ommeganckstraat à Anvers, sous le nom de J. Dupuis, Zonen & Co. Les publications flamandes paraissaient sous la direction de René Matthews (1906–1993), le beau-fils néerlandais de Jean Dupuis.

Ses fils Paul (1907–1990) et Charles (1918–2002) Dupuis sont également étroitement impliqués dans l’entreprise, respectivement à partir de la fin des années 1920 et de la fin des années 1930.

Publicité pour le lancement de Spirou, publiée dans Les Bonnes Soirées du 24 avril 1938. Source gallica.bnf.fr/BnF.

À cette époque, Spirou et Robbedoes sont clairement des hebdomadaires pour enfants et non des hebdomadaires de bandes dessinées : les nos du 9 mai 1940 (le no 19 pour Spirou, le no 29/épisode 81 dans la numérotation alternative de Robbedoes), les derniers à être mis en vente avant l’occupation allemande, ne contiennent par exemple « que » 9,5 pages de bandes dessinées sur 20 pour Spirou et 7,5 pages sur 16 pour Robbedoes.

Spirou, n° 19 du 9 mai 1940. Collection privée.

Leur objectif n’est pas seulement de divertir, mais aussi d’instruire ; lors du lancement de Spirou en 1938, l’éditeur soulignait la nécessité d’un magazine illustré belge (en réaction aux nombreux magazines français importés), avec un contenu belge, afin de pouvoir avoir un vrai « effet éducatif et patriotique » sur le public belge.

Bureau de Jean Dupuis au musée des Beaux-Arts de Charleroi lors d’une exposition temporaire. Wikimedia Commons/Jmh2o/CC BY-SA 4.0.

Lorsque les troupes allemandes s’approchent de Charleroi, les presses de Dupuis sont mises à l’arrêt. Selon les rapports Burckas, l’entreprise emploie à ce moment-là environ 180 personnes, même si bon nombre d’entre elles ont, tout comme Paul et Charles Dupuis, été mobilisées. Jean Dupuis part vers la France, avec l’intention de relancer ses activités dans le Sud, mais finit par passer toute la durée de la guerre en Angleterre. Charles échappe à la captivité après la capitulation belge du 28 mai 1940, mais Paul ne sera libéré qu’en janvier 1941, après plusieurs mois passés dans des stalags allemands. René Matthews, qui était parti également en France, mais réussit à rentrer chez lui, reprend dans un premier temps, avec Charles Dupuis, la direction de l’entreprise familiale. Ils sont notamment soutenus dans cette tâche par des collaborateurs expérimentés, par les femmes de la famille Dupuis et par Jean Doisy : le rédacteur en chef de Spirou. Après sa libération, Paul Dupuis vient également les rejoindre.

Robbedoes, n° 29 du 9 mai 1940. Collection privée.

Dans son rapport du 20 juin 1940, consacré au recensement des journaux et magazines de la région de Charleroi, Burckas répertorie pour Dupuis les six magazines grand public (volkstuemlichen Zeitschriften) de l’éditeur et montre leur importance à l’aide de leurs tirages : environ 102 000 exemplaires hebdomadaires pour Le Moustique, 12 000 pour Humoradio, 110 000 pour Les Bonnes Soirées, 45 000 pour De Haardvriend, 39 000 pour Spirou et 13 000 pour Robbedoes. Pour les romans (« aventure, policier, historique ») Dupuis, Burckas mentionne des tirages d’environ 10 000 à 15 000 exemplaires par mois.

Extrait du rapport Burckas du 29 juin 1940, d’après l’original conservé au CegeSoma. Les fins de ligne manquantes sont reproduites telles qu’elles figurent sur l’original.

D’après les rapports que Burckas envoie à Bruxelles le 29 juin et le 15 juillet, c’est le 28 juin 1940 que Dupuis fait une demande écrite pour la relance de Bonnes Soirées et de De Haardvriend« Compte tenu du caractère inoffensif de la production et de l’intérêt qu’elle suscite auprès du grand public, ainsi que des stocks de papier disponibles (suffisants pour un an) et du nombre de collaborateurs » [de l’éditeur], il recommande d’approuver la demande de publication. L’occupant allemand tente en effet à l’époque de normaliser autant que possible la vie quotidienne et la situation de la presse belge.

La réponse non datée de Bruxelles arrive à Charleroi le 3 juillet : la relance de Dupuis est acceptée, mais sous censure préalable, ce qui signifie que les publications doivent être contrôlées avant leur parution et, si nécessaire, censurées. Burckas confirme l’application de la censure préalable le 7 juillet.

Selon les rapports, Les Bonnes Soirées et De Haardvriend — magazines romantiques « totalement neutres » « für junge Mädchen », comme l’écrit Burckas le 27 juillet — reparaissent à partir de début juillet 1940, avec des romans différents pour les versions française et flamande. Alors qu’ils sont lancés à respectivement 32 000 et 20 000 exemplaires, ils atteignent dès leur deuxième semaine 35 000 et 25 000 exemplaires : des tirages qui s’élèveront à 38 000 et 28 000 à la mi-août.

Le HMS Birmingham sous feu allemand lors de la bataille du Jutland. Wikimedia Commons.

Spirou et Robbedoes : numéro fantôme (2) et redémarrage

Spirou et Robbedoes ne sont à nouveau évoqués par Burckas que dans son rapport du 17 juillet, sans toutefois que leurs titres ne soient cités. Il y est indiqué que Dupuis souhaite « reprendre », « comme demandé précédemment », la publication du « Kinderzeitschrift ». Dupuis demande également s’il « serait peut-être possible » d’envoyer une lettre à Paris via la Propaganda-Staffel et « éventuellement de faire parvenir ici, depuis Paris, les images nécessaires aux illustrations en couleurs par l’intermédiaire de la Staffel ». Ce qui, ajoute Burckas, « ne vaut bien sûr que tant que les liaisons postales avec la France sont interrompues ».

Mais l’officier de presse et de censure a également une autre question à régler et fait savoir à Bruxelles qu’un numéro imprimé du magazine est disponible : à savoir le no 20 du 16 mai 1940. Il le joint à son rapport en demandant de décider s’il peut être diffusé. Après un contact téléphonique avec von Esebeck du département de la presse de la Propaganda-Staffel à Bruxelles, il semble y avoir un doute concernant un article en page 14 traitant de la « Jutland-Schlacht» : la bataille du Jutland ou bataille de Skagerrak (31 mai et 1er juin 1916), connue comme la plus grande bataille navale de la Première Guerre mondiale, où un affrontement des flottes allemande et britannique en mer du Nord provoqua de lourdes pertes dans les deux camps et à l’issue de laquelle les Allemands et les Britanniques revendiquèrent chacun la victoire. L’article fait partie d’une série sur l’aviation et la marine civile et militaire, que les hebdomadaires publient alors chaque semaine. Burckas estime qu’il pourrait vraisemblablement être approuvé.

Extrait du rapport Burckas du 17 juillet 1940, d’après l’original conservé au CegeSoma.

Le rapport de Burckas daté du 23 juillet indique toutefois sans autre explication que « Nr. v.20.5.40 der Zeitschrift Spirou enzustampfen ist » [« le numéro doit être détruit »]. On peut lire dans des rapports ultérieurs que ce numéro avait été imprimé « avant la guerre » (ou en tout cas avant que Dupuis ne cesse ses activités) et qu’il était effectivement destiné à paraître le 16 mai 1940. Il n’est cependant pas clair si le Robbedoes du 16 mai avait aussi déjà été imprimé. En tout cas, selon Burckas, le stock de Spirou n° 20 a bien été détruit : le 12 août, il envoie la confirmation de la « non-vente et destruction » du numéro à ses supérieurs à Bruxelles.

Extrait du rapport Burckas du 12 août 1940, d’après l’original conservé au CegeSoma.

Il est important de noter que cette décision concerne spécifiquement le numéro contenant l’article sur la bataille du Jutland, et non Spirou et Robbedoes en tant que tels. Le projet de relancement des deux magazines se poursuit donc normalement. Le 27 juillet, Burckas avait déjà fait savoir à Bruxelles qu’on travaillait à la relance des « Kinderzeitschriften ». Le 12 août, il peut donner une date : Spirou et Robbedoes devraient — là encore sous censure préalable — reparaître le 22 août avec des tirages respectifs de 28 000 et 10 000 exemplaires, soit environ un quart de moins que les tirages d’avant-guerre de 39 000 et 13 000. Alors que Robbedoes continue sa numérotation (année 2, no 30, épisode 82), Spirou prend en compte les semaines sans publication pour arriver au n° 34.

Spirou, no 34 du 22 août 1940. Collection privée.

« V’là Spirou » à la page 2 du no 34 du 22 août 1940. Collection privée.

Dans ce numéro du 22 août, les lecteurs retrouvent le contenu familier de leur hebdomadaire, au format d’avant-guerre bien connu (28 sur 40 cm), même si, en raison des circonstances, celui-ci ne compte plus que huit pages au lieu des 20 (Spirou) ou 16 (Robbedoes) d’avant-guerre. Le prix, quant à lui, passe de 1 à 0,75 franc belge. Dans Robbedoes, un petit « Avis important » en page 2 annonce le retour de l’hebdomadaire « pour la plus grande joie des petits et des grands », ainsi que l’intention de repasser à 16 pages « dès que tous nos collaborateurs seront de retour ». Dans Spirou, un texte plus détaillé et plus ludique est publié sous le titre « V’là Spirou », invitant notamment les lecteurs à écrire des lettres à la rédaction et à faire (re)vivre les Amis de Spirou et le Club Spirou Aviation. Là aussi, l’intention de faire « grossir » le Spirou « maigri » s’affiche, mais « il faudra quelque temps »« car avec le rationnement actuel on ne s’engraisse pas bien vite. » 

Outre un feuilleton et des rubriques rédactionnelles (qui sont différentes dans Spirou et Robbedoes), le numéro consacre environ 5,5 de ses huit pages à la bande dessinée, avec la suite des productions maison « Les Aventures de Spirou »/« De Avonturen van Robbedoes » (Rob-Vel), « Tif et Tondu »/« De Baard en de Kale » (Fernand Dineur) et « Le Grand Voyage de Slache »/« De Groote Reis van Toone » (Marcel Antoine), et les séries américaines « Dick Tracy » (via Trait d’Union Press), « Marc Hercule Moderne »/« Marc, moderne Hercules » (« Superman », via l’Agencefrançaise de presse) et « Ramenez-les vivants ! »/« Breng ze levend terug ! » (le dernier épisode, via Opera Mundi).

Dès la création de Spirou et Robbedoes, plusieurs raisons sont à l’origine de cette combinaison de productions originales belges et françaises avec des bandes dessinées américaines : une offre limitée d’auteurs locaux, la réduction des coûts d’impression (les importations américaines étant bien moins chères que les productions maison) et l’attrait exercé sur les lecteurs par la célébrité des personnages américains. Comme c’est lui le lecteur d’« illustrés » dans la famille, c’est Charles Dupuis qui fait les suggestions pour la sélection des bandes dessinées.

Robbedoes, no 30 du 22 août 1940, correctement daté. Collection privée.

Une sélection des clients belges d’Opera Mundi dans une publicité publiée dans Presse-Publicité, 7 février 1939, p. 35. Source gallica.bnf.fr.

Ce premier numéro de Robbedoes publié sous l’Occupation existe d’ailleurs en deux versions : l’une datée du 16 mai 1940, date à laquelle le numéro aurait dû paraître, l’autre datée du 22 août 1940, date à laquelle il paraît effectivement. Le fait que l’« Avis important » concernant le retour de l’hebdomadaire figure également dans les exemplaires datés du 16 mai (à la page 2 et donc au verso de la couverture qui porte la date) permet de déduire que ceux-ci n’ont eux aussi été imprimés qu’en août. Il est probable que l’imprimerie ait d’abord oublié d’adapter les épreuves de la couverture du 16 mai déjà préparée, et que l’erreur ait été corrigée au cours du processus d’impression.

Burckas et le contenu de Spirou et Robbedoes

Dans son rapport du 30 octobre — dix numéros ont entre-temps parus —, Burckas présente un aperçu intéressant de ses conclusions concernant Spirou, et par extension Robbedoes. Il joint à son courrier pour Bruxelles un extrait (non précisé) qu’il juge « manifestement antiallemand » et contre lequel il a émis des réserves auprès de Dupuis. Il n’y voit toutefois rien de plus qu’un avertissement sévère, et certainement pas une raison d’interdire Spirou et Robbedoes.

À terme, selon lui, « il serait toutefois inévitable d’adapter ces magazines pour la jeunesse afin de pouvoir exercer une influence directe sur la jeunesse belge, étant donné que les éditions Dupuis ne font que jouer sur les instincts primitifs et le caractère aventureux des enfants, sans remplir aucune mission éducative valable ». Dupuis ne réagit pas non plus aux « suggestions d’amélioration » et ne pense qu’à l’aspect commercial, rapporte Burckas fin novembre.

Il remarque toutefois que Spirou et Robbedoes atteignent désormais des tirages plus élevés qu’avant la guerre : le 17 novembre 1940, il s’agit respectivement de 41 500 et 20 000 exemplaires (contre 39 000 et 13 000). Il y a là un grand potentiel. Burckas écrit donc qu’il « ne paraît pas conseillé d’arrêter la publication, mais plutôt de la restructurer afin d’exploiter sa valeur propagandiste ». « Il serait peut-être judicieux de nommer un rédacteur allemand issu des cercles des revues de la Hitlerjugend », ajoute-t-il, car « l’éditeur lui-même ne serait probablement pas en mesure de mettre en œuvre un tel changement ».

Fin octobre, Burckas signale également aux dirigeants de Dupuis « qu’ils doivent chercher des alternatives en Allemagne et en Belgique pour le matériel acheté jusqu’à présent à Paris et que la conclusion de nouveaux contrats à Paris n’est plus envisageable. » La grande majorité du matériel destiné aux Bonnes Soirées provient en effet de Paris (pour De Haardvriend, des romans sont cependant achetés auprès d’éditeurs allemands). Pour Spirou et Robbedoeségalement, des entreprises parisiennes, dont Opera Mundi et Trait d’Union Press, sont d’importants fournisseurs de matériel provenant de France et des États-Unis, et Burckas y décèle parfois des éléments antiallemands. Un mois plus tard, il admet toutefois en toute honnêteté qu’il paraît difficile de trouver des alternatives allemandes pour les dessins.

Cette mesure doit être vue dans le cadre de la volonté de l’administration d’occupation allemande de soustraire la Belgique, et plus particulièrement la Belgique francophone, à la sphère d’influence culturelle française. Les importations culturelles françaises sont de préférence remplacées par des produits locaux ou des importations en provenance d’Allemagne et de la sphère d’influence germanique. C’est une forme d’influence subtile ou de propagande douce. Au cours des mois suivants, la part des importations franco-américaines dans Spirou et Robbedoes diminue effectivement progressivement, pour laisser la place à des productions locales de Jijé, Joë Ceurvorst, Fernand Vanhamme, et plus tard Sirius. Paradoxalement, c’est donc l’occupant allemand qui, en tout cas en ce qui concerne les bandes dessinées, rend Spirou et Robbedoes plus belges qu’ils ne l’ont jamais été.

Extrait du rapport Burckas du 30 octobre 1940, d’après l’original conservé au CegeSoma.

À noter : les productions américaines « Dick Tracy » (Chester Gould) et « Brick Bradford » (William Ritt et Clarence Gray), importées depuis Paris, disparaissent fin 1940/début 1941, tout comme « Bill l’Albatros »/« Bill de Albatros » (« Will Sparrow ») de l’Allemand (né à Montigny-lès-Metz) Kurt Kaiser, qui transite également par Paris. En revanche, les séries américaines « Bob l’aviateur »/« Vlieger Bob » (« Scorchy Smith») de Frank Robbins et « Cavalier rouge »/« De Roode Ruiter » (« Red Ryder») de Fred Harman échappent à cette mesure. Elles restent au sommaire jusqu’à la cessation des hebdomadaires en septembre 1943, ce qui signifie aussi qu’elles continuent à paraître pendant plus d’un an et demi après la déclaration de guerre de l’Allemagne aux États-Unis de décembre 1941.

« Cavalier rouge »/« De Roode Ruiter » (« Red Ryder ») de Fred Harman dans Spirou, en 1940.

L’explication réside probablement dans le style des histoires, qui reste un point d’attention constant et qui, à terme, prend peut-être même le pas sur l’origine. Là encore, les souhaits des Allemands ne semblent pas contraires à ce que Dupuis ambitionnait avec le lancement de Spirou et Robbedoes : l’administration d’occupation cherche en effet avant tout à imposer des normes morales plus élevées aux histoires publiées. Un rapport central sur le fonctionnement de la Propaganda-Abteilung Belgien nous apprend qu’une réunion a eu lieu début mai 1941 avec les responsables des « magazines pour enfants belges ». La raison : « Ce groupe de revues imite encore largement le mauvais exemple américain et véhicule, en mots et en images, un romantisme grossier des brigands, fondé sur des récits de meurtres et de sensations fortes, qui visent à corrompre prématurément la jeunesse ». Les participants sont donc, à cette réunion, « familiarisés, à l’aide d’exemples, avec la présentation des légendes et des contes de fées » tirés de magazines pour enfants allemands.

Et après ?

Dans les dossiers consultés, Burckas n’écrit plus rien sur le contenu des magazines Dupuis après novembre 1940. Il indique toutefois leurs tirages, qui témoignent de la progression continue de SpirouRobbedoesLes Bonnes Soirées et De HaardvriendSpirou et Robbedoes continuent à connaître une croissance spectaculaire et doublent leurs tirages entre début mai 1940 et mai 1941.

Titre Avant la guerre À la reparution 17 novembre 1940 15 mars 1941 15 mai 1941
Les Bonnes Soirées 110 000 32 000 70 000 115 000 117 000
De Haardvriend 45 000 20 000 44 500 64 000 64 000
Spirou 39 000 28 000 41 500 79 500 80 000
Robbedoes 13 000 10 000 20 000 26 000 25 000

Le dernier rapport de l’Aussenstelle de Charleroi concernant Dupuis, daté du 28 mai 1941, informe, quant à lui, la Propaganda-Abteilung de Bruxelles du choix opéré par Dupuis dans le cadre des restrictions de papier imposées par les Allemands. Celles-ci doivent en effet avoir un impact sur le nombre de pages de Spirou et de Robbedoes, qui paraissent alors chaque semaine sur 12 pages. Dupuis avait le choix : produire par trimestre six numéros de quatre pages et sept numéros de huit pages, ou bien accorder à Spirou huit pages en continu, mais supprimer Robbedoes. L’éditeur, qui ne veut clairement pas abandonner le marché flamand, propose cependant une solution créative consistant à imprimer chaque semaine les deux magazines sur six pages, ce que Burckas, en tant que responsable de l’Aussenstelle, accepte. En termes de consommation de papier, cette solution est en effet comparable à sa première proposition, et elle offre en même temps « une meilleure possibilité de contrôle ». Le passage à six pages n’est que temporaire ; à partir de la fin juillet 1941, on décide de réduire le format de Spirou et de Robbedoes à 20 sur 28 cm, afin de pouvoir les imprimer sur 12 pages.

L’ordonnance du 24 mai 1943 dans la Verordnungsblatt des Militärbefehlshabers in Belgien und Nordfrankreich ... du 26 mai 1943 (fragment). Collection Liberas.

Comme le décrivent Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault dans « La Véritable Histoire de Spirou » et Didier Pasamonik dans « Spirou dans la tourmente de la Shoah », Dupuis adopte pendant les années de guerre une attitude qui s’apparente à un jeu « au chat et à la souris avec l’occupant ».

Robbe Schroyens, qui a étudié de près certains aspects de Robbedoes dans le cadre de son mémoire de master en histoire à la KU Leuven (« Verzet en Censuur in het stripmagazine Robbedoes tijdens de Tweede Wereldoorlog » [« Résistance et Censure dans le magazine de bande dessinée Robbedoes pendant la Seconde Guerre mondiale »]), parle d’un « jeu d’ombres dans lequel le magazine manœuvrait en équilibre entre contrôle et créativité, entre survie et opposition subtile ».

Si l’éditeur a dû se plier à certaines mesures, il a cependant refusé de donner suite aux propositions allemandes visant à prendre une participation dans la société ou à obtenir une représentation au sein de la direction, ainsi qu’à la demande allemande d’imprimer le magazine de propagande Signal. Jean Doisy, de tendance communiste, joua un rôle actif dans la résistance et mena en même temps, au nom de Dupuis, des négociations avec la Propaganda-Abteilung.

Et malgré l’intérêt des Allemands, Le Moustique et Humoradio ne parurent pas pendant toute la durée de la guerre. Entre-temps, à l’automne 1942, Spirou et Robbedoes continuèrent à progresser pour atteindre respectivement 152 000 et 44 000 exemplaires hebdomadaires.

L’ordonnance du 24 mai 1943 dans la Verordnungsblatt des Militärbefehlshabers in Belgien und Nordfrankreich ... du 26 mai 1943 (fragment). Collection Liberas.

Avec son ordonnance du 24 mai 1943 « réglementant l’autorisation de publication des journaux et des périodiques », l’administration d’occupation, devenue entretemps beaucoup plus dure et répressive qu’au cours des premiers mois de la guerre, cherchait à renforcer son contrôle sur la presse et à réduire le nombre de publications. Les journaux et magazines qui souhaitaient continuer à paraître à partir du 1er août devaient demander une nouvelle autorisation ; les publications pas trop dociles et celles sans utilité propagandiste étaient particulièrement visées. Spirou et Robbedoesn’obtinrent pas cette nouvelle autorisation, mais seulement un petit sursis, grâce à la relation de travail constructive entre les responsables de Dupuis et Franz Kreft de la Propaganda-Abteilung. Le 2 septembre 1943, le rideau tomba et les derniers numéros de guerre des deux hebdomadaires parurent. Dupuis tenta toutefois de prolonger encore un peu le jeu du chat et de la souris en poursuivant le concept de Spirou et Robbedoes avec la publication de L’Espiègle au grand cœur/Jeugdalbum (septembre 1943) en l’Almanach Spirou 1944/Robbedoes Almanak 1944 (décembre 1943), présentés sous forme de livres.

L’Espiègle au grand cœur/Jeugdalbum (septembre 1943) et l’Almanach Spirou 1944/Robbedoes Almanak 1944 (décembre 1943). Collection privée.

Comme cet article n’avait pour ambition que la présentation des rapports de Burckas dans leur contexte historique, cette histoire s’arrête ici. Quelques copies carbone, vieilles de plus de 85 ans, provenant de la machine à écrire d’un officier de presse allemand, ont pu ajouter un nouvel éclairage aux travaux déjà menés ces dernières années concernant l’histoire des éditions Dupuis pendant la Seconde Guerre mondiale. En combinant des documents d’archives, les travaux existants, des témoignages et les publications de l’éditeur, il reste encore assez bien de choses à découvrir et à étudier dans les années à venir.

Sébastien BAUDART (Liberas)

Merci au site stripspeciaalzaak.be, qui a publié la version en néerlandais de cet article.

(1) Pour les connaisseurs d’Hergé : le Burckas mentionné dans cet article est très probablement le même Burckas face à qui Hergé s’est montré un peu trop bavard en 1943 au sujet de ses propres activités et de Casterman, comme l’indique Pierre Assouline dans sa biographie.

(2) Le Spirou no 20 de 1940, le « numéro fantôme » détruit, ne se trouve pas dans le dossier consulté au CegeSoma, qui est composé de copies des lettres sortantes de l’Aussenstelle Charleroi adressées à la Propaganda-Staffel/Propaganda-Abteilung à Bruxelles, et de quelques réponses de Bruxelles à Charleroi. Selon Bertrand Pissavy-Yvernault, on n’a pas non plus trouvé jusqu’à présent la moindre trace de ce numéro dans les archives des éditions Dupuis. Dans son « Dictionnaire illustré de la bande dessinée belge sous l’Occupation », Frans Lambeau écrit toutefois à propos du Journal de Spirou : « Il se dit cependant que des exemplaires d’un no 20 “fantôme” se dissimulent chez quelques collectionneurs… » Le tirage n’a-t-il donc pas été entièrement détruit ?

Sources 

CegeSoma, Overtuigingsstukken gevoegd bij de procesbundels betr. gevallen van collaboratie met de bezettende overheden. Deel 1. (BE-A0547/FICINV_2811), nos. 607-648 (Propaganda Abteilung) : n° 613 : correspondance de l’officier de censure Burckas à Charleroi, 1940-1941.

CegeSoma, Propagandalage — und Tätigkeitsbericht vom 1.-15. Mai 1941 de la Propaganda-Abteilung Belgien, 16 mai 1941.

Publicités pour De Haardvriend, dans Volk en Staat, 1 en 2 juillet 1940 : 4.

Robbedoes et Spirou, 1940-1943. Merci aux membres du groupe Facebook Stripknip pour leur aide concernant le n° 30 de Robbedoes du 16 mai/22 août 1940.

David Amram et Christelle Pissavy-Yvernault, eds., « La Véritable Histoire des éditions Dupuis » (Marcinelle : Dupuis, 2024).

Pierre Assouline, « Hergé » (Paris : Gallimard [Folio], 1996) 301, 758.

Sébastien Baudart, HLN 1939-1945 | 5. Belgische kranten voor de Duitse bezetter’, dans Liberas Stories. Voir les notes en bas de cet article pour plus de références bibliographiques sur l’administration d’occupation, la Propaganda-Staffel B/Propaganda-Abteilung Belgien et la reprise de la presse belge.

Els De Bens, « De Belgische dagbladpers onder Duitse censuur » (1940-1944) (Antwerpen : Nederlandsche boekhandel, 1973)

François Deneyer, « Joseph Gillain une vie de bohème » (Bruxelles : Musée Jijé, 2020).

Frans Lambeau, « Dictionnaire illustré de la bande dessinée belge sous l’Occupation » (Bruxelles : André Versaille, 2013).

Louis Fortemps, Propaganda-Abteilung Belgien, dans Belgium WWII.

Sylvain Lesage, « Publier la bande dessinée : les éditeurs franco-belges et l’album, 1950-1990 » (Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2018).

Thierry Martens, « Le Journal de Spirou 1938-1988 : cinquante ans d’histoire(s) » (Marcinelle : Dupuis, 1988).

Didier Pasamonik, Dupuis, Charles, Joseph, Gérard, Ghislain, dans Nouvelle Biographie Nationale T10 (Bruxelles :Académie royale de Belgique, 2010) 170-173.

Didier Pasamonik (ed.), « Spirou dans la tourmente de la Shoah » (Marcinelle/Paris : Dupuis/Mémorial de la Shoah, 2023).

Bertrand Pissavy-Yvernault et Christelle Pissavy-Yvernault, « La Véritable Histoire de Spirou 1937-1946 » (Marcinelle : Dupuis, 2013).

Robbe Schroyens, « Horen, Zien en Zwijgen. Verzet en Censuur in het stripmagazine Robbedoes tijdens de Tweede Wereldoorlog » (Mémoire de master en histoire, KU Leuven, 2024-2025).

https://www.bdoubliees.com

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