C’est le 15 avril 1941 qu’Edgar Jacobs est présenté par son ami d’enfance Jacques Van Melkebeke à Hergé, à l’occasion de la représentation de « Tintin et Milou aux Indes » au théâtre des Galeries, à Bruxelles : une pièce écrite par Hergé et Van Melkebeke. Cette rencontre marque le début d’une longue et fructueuse amitié entre le dessinateur des aventures du déjà célèbre Tintin et l’imposant baryton devenu dessinateur par nécessité. Au fil de cet ouvrage passionnant, Éric Verhoest revient sur les trois décennies au cours desquelles les deux maîtres de la ligne claire se sont livrés à un amical duel. Jacobs, et plus encore Hergé, ont fait l’objet d’une multitude d’ouvrages (1) ; celui-ci est le premier réunissant les destins croisés de ces deux géants de la bande dessinée belge.
Lire la suite...L’art et la nature en fusion dans « La Dernière Reine » de Rochette !
Les auteurs sont de plus en plus préoccupés par les questions environnementales, et il ne se passe pas une semaine sans que le 9e art n’y fasse allusion avec intelligence (1). C’est évidemment le cas du nouvel opus de Jean-Marc Rochette : un profond et poignant récit ambitieux de plus de 230 pages, véritable hymne à la nature vierge, aux animaux et à la montagne — terre d’aventure et de refuge —, mais également à l’art, à la femme et à l’amour !
On le sait, le dessinateur du « Transperceneige » — qui a inspiré le film et la série télévisée « Snowpiercer » —, mais aussi de recueils burlesques réalisés souvent sur scénarios de Martin Veyron ou de René Pétillon, et plus récemment de remarquables romans graphiques (dont l’excellent et autobiographique « Ailefroide » ou le déjà très écologique « Le Loup ») (2), a toujours été un amoureux des sommets rocheux.
D’ailleurs, dans sa jeunesse, il se destinait même au métier de guide de haute montagne quand, en 1976, il subit un grave accident dû à une chute de pierre. Il délaisse alors l’alpinisme pour devenir auteur de bande dessinée. Après une carrière tout à fait honorable en ce domaine, mais qui ne recueillit qu’un accueil mitigé de la part du public, il décide de se consacrer presque exclusivement à la peinture, en Allemagne, pendant sept ans (jusqu’en 2016). Puis, exerçant d’abord dans un atelier parisien, il revient à ses premières passions pour s’installer finalement quatre ans plus tard dans la vallée du Vénéon : au sein du massif des Écrins, dans les Hautes-Alpes.
C’est dans ce site paradisiaque qu’il a conçu et travaillé sur cette évocation de l’histoire du dernier ours abattu dans le Vercors — dans cette Isère où il a donc élu domicile —, en 1898 : un chef-d’œuvre narratif où l’on sent qu’il a voulu exposer sa vision du monde, en y mettant toutes ses tripes et beaucoup de lui-même !
Ses puissants dessins hachurés, mis en valeur par des couleurs pourtant froides et peu lumineuses, sont en totale adéquation avec cette tragédie où il s’interroge sur le lien de l’homme à la nature, sur la croyance animisme et sur la fonction de l’art — son histoire et sa marchandisation —, mais où il revendique aussi son rejet des conventions et son penchant pour les mouvements libertaires.
Pour ce faire, il met en scène une gueule cassée de la guerre de 14-18 : Édouard Roux, le bien nommé si on se fie à sa tignasse rouge. Alors qu’il sombrait dans l’alcool, ce cabossé de la vie va, contre toute attente, retrouver un visage et le goût de vivre : ceci grâce à la sculptrice animalière Jeanne Sauvage qui l’aide à se reconstruire et qui l’introduit dans le milieu des artistes de Montmartre. Il y rencontre notamment le grand paysagiste Chaïm Soutine : un peintre que Rochette admire vraiment !
En échange, notre ancien poilu fait découvrir à cette femme pas comme les autres, dont il va tomber amoureux, la majesté du plateau du Vercors et l’histoire du dernier ours, qu’il a vu tuer quand il était enfant. C’est ainsi qu’au cœur du Cirque d’Archiane, dans le sud du Vercors, il lui montre de magnifiques forêts et lui dévoile une incroyable ourse : La Dernière Reine. Il incite alors Jeanne (personnage inspiré par la sculptrice Jane Poupelet) à s’en imprégner pour créer l’œuvre qui lui permettra d’être reconnue en tant que créatrice.
Si la relation amoureuse est particulièrement touchante dans ce formidable livre — une femme pouvant, peut-être, devenir l’avenir d’un homme —, « La Dernière Reine » reste quand même un récit très noir et peu optimiste ; car son principal propos est de démontrer, à l’aide d’habiles sauts dans le temps, que l’homme a toujours été destructeur pour l’environnement à l’échelle du monde, et ceci depuis les origines.
(1) Voir, par exemple, notre précédente « BD de la semaine » : Jérémie Moreau : un auteur habité !.
(2) Sur Jean-Marc Rochette, voir aussi sur BDzoom.com : « Le Transperceneige » : double actualité !, Rochette nous donne des « Vertiges » !, Interview de Jean-Marc Rochette, L’homme est un loup pour… Rochette, « Ailefroide : altitude 3 954 » par Jean-Marc Rochette, « Transperceneige : Terminus » par Jean-Marc Rochette et Olivier Bocquet…
« La Dernière Reine » par Jean-Marc Rochette
Éditions Casterman (30 €) — EAN : 978-2-203-20835-3



















