Quel beau récit en bande dessinée que ces bouleversantes « Mémoires d’un garçon agité » : l’histoire d’un gamin émotionnable d’une dizaine d’années qui a décidé d’arrêter de grandir et de se raconter, à l’aide de la vieille machine à écrire familiale. Ce refuge dans l’écriture est le seul moyen qu’il a trouvé pour essayer de stopper le temps : pour oublier le fait de se sentir responsable, ainsi que la douleur subie devant l’anéantissement de ce qui était jusque-là sa vie. Le sensible dessin à la Sempé de Valérie Vernay et cet attachant personnage qui retrace des anecdotes de sa courte existence pourraient nous faire penser au Petit Nicolas, mais le propos du scénariste Vincent Zabus — par ailleurs poète et dramaturge — est tout autre : l’humour n’est là que pour dissimuler la gravité du sujet.
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Bd Boum, la structure qui organise le festival de Blois, réalise en amont un véritable travail de promotion de la bande dessinée qui allie une politique éditoriale innovante et un véritable travail d’insertion.
Le produit en est chaque année un opus de qualité, né du travail de professionnels avec la participation d’amateurs. Après la trilogie axée sur les conditions de vie carcérale, voici un album qui donne la parole aux jeunes des banlieues. Deux animatrices ont, au cours d’ateliers de paroles, collecté les témoignages qu’Eric Omond a scénarisés avant de les confier à une vingtaine de dessinateurs. Le résultat, quoique d’une intensité moindre que les excellents Paroles de …taulards, taule et parloirs – pour mémoire – (mais dans ce dernier cas le sujet permettait de donner un accès public à un univers mal connu, alors que les questions de banlieues étant régulièrement traitées, pour ne pas dire ressassées, dans les media, il devient plus difficile d’apporter un regard totalement neuf), se révèle de nouveau fort intéressant.
S’imposent d’abord, l’incroyable diversité des points de vue, répondant à l’extrême diversité des situations, des origines et des ressentis. Le lecteur en tirerait presque une conclusion paradoxale, qui reviendrait à nier le sujet même de l’échange : la banlieue (notons au passage que ce terme, qui correspond à une réalité urbaine objective, a été préféré a celui de cité, fortement connoté en terme social) n’existe pas, sauf dans la tête de ceux qui n’y vivent pas. Peut être en un sens, ou du moins, le quartier possède-t-il une réalité physique qui correspond à une multitude de perceptions. La diversité des langages graphiques contribue à rendre cette impression de variété qui confine à l’éclatement, alors qu’alternent en fait deux visions : attachement chez la plupart de ceux qui ont grandi dans la cité, incompréhension et malaise chez les primo arrivants. Ce qui révèle combien la banlieue a développé des logiques spécifiques, qu’il importe d’intégrer pour éviter certains pièges. Contrairement aux quartiers pavillonnaires où triomphe l’individualisme, et où s’épanouit corrélativement une liberté autant faîte de désintérêt que de tolérance, dans la banlieue, tout le monde se connaît et se côtoie, comme le disent justement plusieurs jeunes. La banlieue serait donc un monde hyper socialisé, où les individus se retrouvent en interaction constante, fût-elle négative, où l’indifférence à autrui n’a pas cours, et où s’expriment de manière exacerbée, parfois agressive, l’intérêt que l’on accorde à chacun.
On regrettera bien quelques coquilles et des scénarios très inégaux, qui ne nuisent pas à la force et la pertinence de l’ensemble. Plus problématique, certains discours présentent une vision frôlant l’angélisme. Et l’on se surprend à s’interroger sur la nature d’un discours qui pourrait rappeler celui que les jeunes ont intelligemment appris à produire à l’école, une sorte de politiquement correct à usage externe, particulièrement utile dans les cours d’éducation civique ou pour se faire bien voir des éducateurs. Sincères, ces jeunes le sont pourtant probablement autant que les autres, avec peut-être une compréhension plus fine des attentes variées de l’auditoire. En cela, reflétant une position schizophrénique, ils renvoient à l’acculturation à l’œuvre dans ces zones de transit pour migrants (que ce soit de l’intérieur rural ou de l’étranger lointain). En outre, certaines questions, que l’on croit parfois omniprésentes dans le quotidien des habitants des banlieues sont (volontairement ?, mais dans tous les cas systématiquement) ignorés.
Au final, Bd Boum a de nouveau produit un album d’un réel intérêt, dépassant le seul niveau de l’édition, pour atteindre une dimension sociologique qui prouve combien la bande dessinée offre des possibilités d’expression réelles et variées à ceux dont la parole est régulièrement confisquée, voire récupérée, selon des considérations politique ou médiatique.
Joël Dubos
Jeunes Nouvelles de la cité, La comédie illustrée, 2004, 15 euros






