Dans la série des mythiques personnages de la BD franco-belge vus par des auteurs aux styles différents de ceux de leurs créateurs ou continuateurs, certains s’en dépatouillent manifestement mieux que d’autres. C’est le cas d’un Émile Bravo sur Spirou, mais aussi de Matthieu Bonhomme sur Lucky Luke. Ayant inauguré ce principe il y a tout juste dix ans, le virtuose graphiste revient avec une troisième aventure décalée du célèbre cow-boy qui tire plus vite que son ombre… Après avoir confronté ce dernier aux risques de la mort et de la vie de couple, il fait endosser le rôle du père à notre flegmatique héros au foulard rouge ! Un album au propos écologique, qui réussit à être à la fois réaliste, drôle et émouvant, et qui est superbement dessiné !
Lire la suite...« La Fleur dans l’atelier de Mondrian » par Antonio Lapone et Jean-Philippe Peyraud
Ce très beau et très grand album (format 28,9 x 36,8 cm), centré sur les années parisiennes du peintre cubiste néerlandais Piet Mondrian, est l’une des bonnes surprises de cette fin d’année. En effet, ce portrait bien rythmé d’un homme complexe, obsédé par la création — il va bientôt radicaliser sa peinture en ne gardant que les lignes, les angles et les couleurs primaires —, est habilement et élégamment mis en images et en couleurs.
L’éditeur nous précise que les auteurs (Jean-Philippe Peyraud au scénario et Antonio Lapone au dessin) avaient, tous les deux, au-dessus de leurs tables de travail respectives, la même photo d’une fleur en plastique sise dans l’atelier de cet artiste obstiné : seul rappel du végétal dans son univers à la géométrie implacable. C’est cette image qui leur aurait donné l’idée d’évoquer cette figure majeure de l’art abstrait et aurait inspiré la trame romancée de l’ouvrage. Car on ne connaît que peu de choses sur Mondrian : seulement qu’il vivait dans les faubourgs du Montparnasse des années folles, qu’il était un inconditionnel des danses de salon et que ses relations avec les femmes étaient assez difficiles.
Dans des pages très quadrillées (on ne pouvait pas faire moins), Peyraud et Lapone nous décrivent un homme solitaire et plutôt taiseux, qui fuit l’amour alors qu’il ne peut vivre sans femme, et qui se consacre uniquement à son art, au point d’en négliger sa santé. Ayant quitté sa Hollande natale pour la Ville lumière, l’artiste ne s’autorise, comme distraction, que quelques petits tours dans les cabarets pour guincher à son aise.
C’est là qu’il rencontre la belle et pétillante Francine qu’il retrouvera, par intermittence, pour gambiller à nouveau au rythme du swing des orchestres. Si elle partagera sa vie un court moment, dans ce Paris mondain et agité de l’entre-deux-guerres, Mondrian ne souhaite pas s’engager : pour lui, seul son art est important.
Cerise sur le gâteau, cette fascinante et poétique évocation de la vie intime du peintre est superbement restituée par un trait fin, dans le style ligne claire, mis en valeur par la couleur directe : d’ailleurs, un carnet de croquis et d’études de 40 pages, en fin d’ouvrage, nous permet d’apprécier encore plus le travail esthétique de l’inspiré dessinateur italien Antonio Lapone.
Gilles RATIER
« La Fleur dans l’atelier de Mondrian » par Antonio Lapone et Jean-Philippe Peyraud
Éditions Glénat-Treize étrange (19,50 €) — ISBN 978-2 — 344-00825-6












