Quel beau récit en bande dessinée que ces bouleversantes « Mémoires d’un garçon agité » : l’histoire d’un gamin émotionnable d’une dizaine d’années qui a décidé d’arrêter de grandir et de se raconter, à l’aide de la vieille machine à écrire familiale. Ce refuge dans l’écriture est le seul moyen qu’il a trouvé pour essayer de stopper le temps : pour oublier le fait de se sentir responsable, ainsi que la douleur subie devant l’anéantissement de ce qui était jusque-là sa vie. Le sensible dessin à la Sempé de Valérie Vernay et cet attachant personnage qui retrace des anecdotes de sa courte existence pourraient nous faire penser au Petit Nicolas, mais le propos du scénariste Vincent Zabus — par ailleurs poète et dramaturge — est tout autre : l’humour n’est là que pour dissimuler la gravité du sujet.
Lire la suite...De Bénin City à Nantes…
Sous-titré « Itinéraire d’une Nigériane, de la prostitution à l’émancipation », l’album de Diane Morel et Armandine Penna est à la fois fiction et reportage. La scénariste précise, dès l’avant-propos, que l’histoire de son héroïne (Faith) est la réunion de témoignages, qu’en tant que journaliste elle a réunis…
C’est à Tanger que la scénariste rencontre, pour la première fois, ces femmes subsahariennes en situation extrêmement précaire, espérant qu’un passeur les fera effectivement traverser le détroit de Gibraltar pour passer en Europe… avec l’espoir chevillé au ventre d’une vie meilleure. Pourtant, ce qu’elles viennent de vivre, pour la plupart depuis le Nigeria, ne peut guère les bercer d’illusions.
La curiosité pousse Armandine Penna à aller enquêter sur place, du côté de Benin City : une ville nigériane proche de la frontière béninoise (pays qui fut notamment à Ouidah un des hauts lieux de la route des esclaves). Manifestement, l’esclavage n’est pas fini, car Benin City est le lieu de passage vers un Eldorado inventé de toutes pièces par des trafiquants et des mères maquerelles. Ces « madam » assurent la traite de femmes, usant bien entendu de promesses d’argent facile, sous couvert de religion et jouant sur les superstitions et les peurs ancestrales. Ainsi, elles s’assurent du futur silence des candidates à l’exil.
Mais qu’est-ce au juste que le « juju » énigmatique du titre ? C’est précisément ce pacte devant les esprits concrétisé par des rituels d’inspiration vaudou, des croyances et des sorcelleries illusoires, qui enferment presque définitivement les jeunes femmes crédules ; « presque », car les réalités dramatiques de leurs futurs voyages vont en amener plus d’une à se réveiller, mais trop tard !
Victimes de leur pauvreté et de leur folle envie de se construire une vie meilleure, de leur naïveté aussi, ces jeunes femmes entreprennent un périple finalement semé d’embuches, de violences, de viols, pour finir esclavagisées dans des réseaux de prostitution sur les trottoirs de Paris ou de Nantes, où la journaliste les suit également. Reste que l’émancipation spirituelle n’est pas si simple, puisque l’église évangélique protestante s’impose alors à l’héroïne, avec cependant des aides effectives pour la sortir de la prostitution.
Armandine Penna collabore avec l’illustratrice Diane Morel qui signe ici sa première bande dessinée. Son sens de la couleur donne notamment beaucoup de force à ses décors, à ses personnages : ce qui rend ces femmes sous l’emprise de réseaux quasi mafieux, usant de croyances pour asservir leurs proies, plus attachantes, plus émouvantes encore…
Didier QUELLA-GUYOT
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« Le Silence du juju » par Diane Morel et Armandine Penna
Éditions du Faubourg (21 €) – EAN : 978-2493594648
Parution 19 avril 2024











