« Un sombre manteau » : quand les Pyrénées ne sont jamais certaines…

Après avoir ausculté l’histoire de l’Espagne dans une trilogie remarquée (« Les Guerres silencieuses », « Jamais je n’aurai 20 ans » et « Nous aurons toujours 20 ans »), publiée de 2013 à 2020 dans la collection Aire libre, Jaime Martín revient à la fiction historique, teintée de fantastique… Mara, vieille rebouteuse pyrénéenne, recueille Serena : une mystérieuse jeune femme muette qui s’est enfuie dans la montagne pour d’obscures raisons. Dans ces contrées réfractaires au progrès comme à l’émancipation, ces deux femmes survivent, mais ne plaisent guère… Une étude des mœurs hispaniques du XIXe siècle, au cœur d’une société rurale dominée par la religion, le patriarcat et la structuration familiale.

Trois albums pour raconter l'Espagne et la famille (Dupuis, 2013-2020).

Né en 1966 près de Barcelone et devenu étudiant aux Beaux-Arts, Jaime Martín se prédestinait à une carrière de peintre. Mais la lecture des planches et récits d’Harold Foster, Mœbius, Robert Crumb et Gilbert Shelton allait changer à tout jamais ses premiers désirs professionnels. Collaborateur pour le mythique et transgressif magazine El Víbora – de 1987 à la disparition de ce périodique en 2005 – Martín se réalise pleinement : il se transforme alors en un observateur attentif de la jeunesse espagnole des années 1980, analysée à travers les yeux de personnages marginaux, issus de son quartier barcelonais. Après deux albums (« Ce que le vent apporte » et « Toute la poussière du chemin »), publiés par Dupuis en 2007 et 2010 dans la prestigieuse collection Aire libre, il entame la trilogie familiale évoquée dans notre introduction : « Les Guerres silencieuses » (2013), qui retrace le destin de ses grands-parents sous le franquisme colonial des années 1960 ; « Jamais je n’aurai 20 ans » (2016), qui aborde cette fois-ci l’histoire de ses grands-parents pendant la guerre d’Espagne ; puis, « Nous aurons toujours 20 ans » (2020), sur la Movida : ce mouvement culturel qui a accompagné la transition démocratique ayant suivi (au début des années 1980) la mort de Franco en 1975. Autant de romans graphiques aussi subtils que remarqués, puisque nominés ou primés par le FIBD d’Angoulême, le salon international de la BD de Barcelone et le Heroes Comic Con de Madrid. Achevons cette rétrospective en précisant que Jaime Martín a su multiplier les expériences professionnelles : designer, storyboarder, illustrateur (pour la presse et la télévision), scénariste, character designer et directeur artistique dans le domaine du jeu vidéo.

La louve des Pyrénées (extrait : planches 1 à 3 - Dupuis 2024).

Sur la version classique de la couverture d’« Un sombre manteau », une jeune femme apparait comme traquée à travers une forêt de conifères, dans une ambiance crépusculaire. La fuyarde est identifiable à ses cheveux roux (couleur synonyme de mauvais présage depuis le Moyen Âge), son visage émacié et sa robe noire-violette, dont la valeur détonne avec l’environnement dépouillé. Cette inconnue incarne l’exclue, la paria, sinon la silhouette – mi-archétypale et mi-contemporaine – de la sorcière. Cette dernière, marchant tant bien que mal sur un chemin étroit et escarpé, possiblement gênée par sa longue robe, est déjà la proie (ou la cible) d’un ensemble d’éléments négatifs : noirceur et couleurs froides environnantes, troncs secs et étirés (barreaux hostiles dans un cadre défini tel un huis-clos), horizon bouché par les poursuivants (des silhouettes anonymes portant des torches) et perception d’ensemble néfaste, en raison de l’orientation droite-gauche de cette coupable désignée… L’évocation du « Sombre manteau » renvoie les lecteurs à cette silhouette isolée, pourvoyeuse ou victime potentielle des malheurs et de la mort.

Visuel de couverture pour le tirage de tête (Dupuis, 2024).

Sur l’illustration de couverture du tirage de tête, Mara et Serena, visages semblablement creusés et longs cheveux en bataille, semblent faire face aux éléments, que l’on devine là encore hostiles : de hautes montagnes pyrénéennes, de rares ressources (un panier tenu au bras et contenant probablement quelques herbes médicinales sauvages), un vêtement abimé par le temps et le labeur rural. Pourtant, une autre symbolique se dessine : une certaine sororité entre deux âges (vieillesse et âge mûr), alliant forces (la richesse d’une robe, la détermination et l’étrange pouvoir de l’une, l’expérience et la résistance de l’autre) et faiblesses de ces deux femmes résolument solidaires (les corps rapprochés, la main venant appuyer le bras, lui-même soutien). Leurs regards, noirs, fiers et combattifs, sont tournés en direction d’autres regards, éminemment inquisiteurs ou accusateurs : les nôtres, parallèles à ceux des populations alentours – pauvres, superstitieuses et réfractaires – locales, que l’on devinera contenues en contrechamp, dans le hors-champ…

La guérisseuse et la mort (planches 5 et 6 - Dupuis, 2024).

Le récit du « Manteau sombre », sociologiquement très ancré, reprend à son compte une historiographie du XIXe siècle imprégnée par la culture bourgeoise, qui a longtemps réduit le rôle des femmes à une certaine passivité, sinon à la dépendance des hommes de leur entourage. Un univers où les conventions voulaient que les pouvoirs et décisions étaient traditionnellement réservés aux hommes, héritiers uniques des maisons (par la primogéniture), les femmes étant réduites au statut d’épouses dévouées. Notons que, inversément au versant hispanique décrit dans l’album, ces coutumes évoluèrent dès l’Ancien Régime dans les Pyrénées françaises (Pays basque et Lavedan en particulier), au profit du droit d’aînesse, système jugé plus juste, où l’héritier (fille ou garçon) pouvait recevoir la totalité des biens, les femmes étant en parallèle investies au quotidien de pouvoirs décisionnels plus forts.

Guérisseuse, célibataire, veuve, inconnue, femme socialement isolée ou subissant l’opprobre des villageois… Autant de destins féminins incertains, devenus des boucs-émissaires mis en perspectives des malheurs du temps, plus encore quand les infections épizootiques (ici, la rage, avant les découvertes salvatrices de Pasteur en 1885) menacent tragiquement les hommes et leurs bêtes. Le dessin au trait épais de Jaime Martín, appuyée par un art subtil du cadrage et du silence, achève de transformer ce sombre récit de 104 pages en un conte sociétal, à la manière des nouvellistes réalistes et fantastiques du XIXe siècle.

Philippe TOMBLAINE

« Un sombre manteau » par Jaime Martín

Éditions Dupuis (21,95 €) – EAN : 9791034769810

Parution 7 juin 2024

Édition spéciale – Tirage de tête par Jaime Martín

Éditions Dupuis (34 € ; 104 pages ; 777 ex. avec jaquette – frontispice n°/s) – EAN : 978-2-808506908

Parution 7 juin 2024

Galerie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>