« Au Sud, l’agonie » : Georgia, on My Mind…

Un vieux Sud hanté par les relents de l’esclavage, une communauté vicelarde, un pasteur prêchant la haine et un agent du Bureau of Investigation venu enquêter en Géorgie sur la mort trouble de l’ouvrier Malcolm… Pour leur deuxième opus au sein de la trilogie « Trois Touches de noir », Philippe Pelaez et Hugues Labiano interrogent les ombres de Savannah, au profit d’une tragédie intime inscrite entre ségrégation, remugles réactionnaires violence exacerbée et regards fuyants. Un polar qui se double d’une fresque sociale, portée par un graphisme très incisif…

Planches 1 et 2 (Glénat 2026).

Après leur remarqué « Quelque chose de froid » en 2024, et avant « Comme un canari dans une mine de charbon » (prévu en 2028), les deux auteurs explorent donc l’Amérique profonde des années 1920. Plus précisément la « mémoire vivante d’un Sud meurtri » : celle de la Géorgie, état sécessionniste et laissé en déclin longtemps après la défaite de 1865. Les auteurs rappellent que ce territoire, qualifié de Bible Belt et incluant les états voisins (Alabama, Arkansas, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Mississippi, Tennessee et Virginie, ainsi que diverses parties de la Louisiane, de la Floride, du Missouri, du Kentucky et de l’Oklahoma) fut également pleinement marqué par le fondamentalisme chrétien. Soit, pour les populations blanches, une inclination à interpréter « La Bible » et « La Genèse » comme des livres de sciences naturelles et d’histoire, en y trouvant des justifications raciales à la ségrégation et au Ku Klux Klan. Du côté des populations noires et des classes ouvrières, bientôt gagnées par des idéaux communistes (Parti des travailleurs d’Amérique en 1921, qui deviendra le Parti communiste américain en 1929), était venu à l’inverse le temps des revendications les plus légitimes : droit de grève, lutte pour l’émancipation et l’égalité, droits civiques…

Encrages des planches 6 et 7 (Glénat 2026).

Illustration couleur pour le visuel de couverture.

Dans ce one-shot de 64 pages, chacun des protagonistes symbolise un élément-clé de l’atmosphère de cette Amérique profonde d’antan : l’ambigu pasteur Leer, qui veille à ce que Noirs ne puissent se mêler aux Blancs ; le jeune métis Zacharie Daniel, esprit fier et frondeur ; Jonathan David, agent fédéral cachant son homosexualité ; Travis Hart, bagnard évadé ; Victoria Jordan et son père, propriétaire d’une grande plantation de coton ; Betsy Daniel, mère confrontée à la pugnacité de son fils ; le vieux major Kassidy, ancien de Gettysburg. Tous, au fil des planches, évoquent les affres de la racialisation de la société américaine, entre lois ségrégationnistes et suprématisme blanc. On peut également y lire, bien au-delà d’une vision binaire ou manichéenne, la perception de la relégation sociale dont les populations blanches sudistes furent longtemps l’objet : des « rednecks » tout juste aptes à être qualifiés de « white trash » (détritus, ordure, racaille ou raclure blanche), parfois même par les esclaves (ou anciens esclaves) noirs de plantations, méprisant désormais ouvertement leurs manques de moyens ou leurs incapacités à s’élever socialement. De longues décennies s’écoulerment avant de voir se restaurer une saine justice sociale entre les uns et les autres, sans que les USA ne parviennent encore réellement (dans les années 2000 et au-delà) à combler les écarts de revenus médians entre foyers afro-américains (4 000 $) et foyers blancs (43 000 $).

Couverture pour l'édition en noir et blanc (Glénat 2026).

Visuel de l'édition Bulle Le Mans (2026).

Planche 9 (Glénat 2026).

Si nous savons Philippe Pelaez (voir son récent « Kennedy[s] ») et Hugues Labiano (« Dixie Road », œuvre contenant de nombreux échos avec le présent album) parfaitement férus de l’histoire et de la culture américaine, observons que leur intrigue distille à bas bruits ses références culturelles littéraires et cinématographiques : citons ainsi les inévitables « Raisins de la colère » (livre de John Steinbeck en 1939 et film de John Ford en 1940), « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » (livre de Harper Lee en 1960 ; film « Du silence et des ombres » de Robert Mulligan en 1962), chansons de Billie Holliday (« Strange Fruit », 1939), voire même « Mississippi Burning » (Alan Parker, 1988) ou le « Georgia on My Mind » de Ray Charles (1960)… chanson devenue l’hymne officiel de l’État de Géorgie en 1979 ! Autant d’œuvres qui creusent l’ensemble des sujets évoqués, remis en scène en couvertures sur les trois versions proposées (classique, noir et blanc et version augmentée Bulle Le Mans). Du sang et de la noirceur, sur fond d’eaux saumâtres, de bateaux à roue à aube, de mousses espagnoles… et de corps noirs pendus. Avec une émotion moite palpable, quelque part entre soumission, amour, résistance et volonté de fuir un monde où la ségrégation est devenue la nouvelle religion. « Au Sud, l’agonie », disions-nous ? Notons, enfin, qu’un dossier documentaire (huit pages dans l’album classique ; 16 dans la version Bulle, en complément de trois planches additionnelles) réalisé par Philippe Pelaez, devrait permettre aux lecteurs d’en savoir plus sur les aléas sociétaux du « white trash » et les paradoxes idéologiques de la Bible Belt.

Recherches de couverture (extrait du dossier graphique).

Philippe TOMBLAINE

« Au Sud, l’agonie » par Hugues Labiano et Philippe Pelaez

Éditions Glénat (16 €) — EAN : 978-2344064092

Parution 14 janvier 2026

Édition noir et blanc (avec couverture alternative)

Éditions Glénat (30 €) — EAN : 978-2344070574

Parution 14 janvier 2026

Galerie

Une réponse à « Au Sud, l’agonie » : Georgia, on My Mind…

  1. Zaza dit :

    Des pages incroyables. Hugues Labiano est complètement sous-coté.

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