Kentucky T. McBride, chasseur de primes sans scrupules — mais aussi voleur, tueur, et même shérif improvisé d’une petite ville qu’il vient de braquer — se retrouve suspendu à un pont par une seule une main, l’autre étant occupée à tenir une chèvre. S’il la lâche, il va perdre un million de dollars… Ce western déjanté nous met d’emblée l’eau à bouche, de façon spectaculaire, et il faudra dévorer les 110 pages qui suivent pour savoir comment ce personnage en est arrivé là ! Un très agréable divertissement qui prouve, une fois de plus, que le prolifique et protéiforme scénariste Philippe Pelaez — ici soutenu efficacement par l’amusant trait semi-réaliste du talentueux Sébastien Corbet — jongle habilement avec les genres et excelle dans celui de la comédie !
Lire la suite...« Un océan d’amour » : quand Delcourt célèbre ses 40 ans avec poésie, tendresse… et des sardines !
Le groupe Delcourt célèbre ses 40 ans ! Pour l’occasion, l’éditeur remet en lumière 14 ouvrages qui ont marqué son histoire. C’est le cas d’« Un océan d’amour » (2014) : formidable conte muet, mettant en scène la vie d’un pêcheur et de sa femme bigoudène, au large des côtes bretonnes. Entre aléas de la mer, surpêche, mouettes et odyssée picaresque, l’aventure met en boîte (de sardines) ses protagonistes avec humour et tendresse, de Douarnenez à Cuba. Un album multi-primé signé par Wilfrid Lupano et Grégory Pancaccione, qui souligne avec intelligence les vertus de l’écologie maritime…
Le 12 février 1986, à la suite de la fusion de Charlie mensuel et de Pilote, Guy Delcourt, alors rédacteur en chef de ce dernier, décide de créer sa propre maison d’édition, initialement nommée Guy Delcourt Productions. Le premier volume paru fut « Les Aventures de Fred et Bob T1 : Galères balnéaires » (mai 1986), un recueil d’histoires courtes concoctées par Olivier Vatine et Thierry Cailleteau. Deux auteurs qui initièrent la saga « Aquablue » deux ans plus tard chez Delcourt. 40 ans plus tard, début janvier 2025, ce dernier revendait son groupe (devenu le troisième éditeur français de bande dessinée, et intégrant notamment les marques Soleil, Tonkam, Kbooks) à Éditis : actuel numéro deux de l’édition en France (Bouquins, Robert Laffont, Plon, 10/18, etc.). Malgré ce rachat, Guy Delcourt, 66 ans, reste à la tête de l’entreprise qu’il a fondée, forte de ses 145 salariés, 700 nouveautés annuelles et 104 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023.
Initialement annoncée lors à l’occasion du 53e festival de la BD d’Angoulême (29 janvier au 1er février 2026), mais télescopée par la crise majeure de ce dernier (transformé, suite au mouvement initié par la collective Girlxcott, en Grand Off et Fêtes interconnectées de la BD, avant sa refondation en 2027), l’exposition « L’Aventure éditoriale Delcourt, 40 ans au rythme du 9e art » débutera finalement à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image angoumoisine le 5 février 2026. Soit l’occasion de découvrir ou redécouvrir (jusqu’au 15 novembre) l’histoire d’un éditeur qui aura fait connaitre en France de nombreux auteurices charentais (Mazan et Dethan, Ayroles et Masbou, Turf, Loyer, etc.) mais aussi Alfred, Claire Wendling, Lewis Trondheim et Joann Sfar (tous deux révélés par L’Association), Marc-Antoine Mathieu (scénographe de l’exposition 2026), Mike Mignola, Charles Burns, Dave McKean et Chris Ware, pour ne citer que ces noms.
Pour fêter ses 40 ans, Delcourt republie donc une quinzaine de titres majeurs, dont « Mauvais Genres », « Vagabond », « Jimmy Corrigan » « Les Indes fourbes », « Come Prima » ou « La Saga de Grimr ». Avec « Un océan d’amour », one-shot de 224 pages publié en 2014, le scénariste Wilfrid Lupano raconte l’existence de Monsieur et Madame : couple breton paisible qui voit son quotidien bouleversé le jour où le mari, pêcheur au large de Douarnenez, disparait lors d’une sortie en mer… Ce jour-là, c’est en effet le petit pêcheur qui est pêché par un monstrueux bateau-usine. Pendant ce temps, Madame attend. Sourde aux complaintes des bigoudènes, convaincue que son homme est en vie, elle part à sa recherche. C’est le début d’un périlleux chassé-croisé, sur un océan dans tous ses états. Une histoire muette avec moult mouettes… et autant de boites de sardines !
On se délectera très précisément de la mise en scène humoristique de cet élément en aluminium, que l’on retrouve très habilement dès la première et la quatrième de couverture. Si ce visuel au fond métallique jaune et gris bleu patiné annonce avec humour et malice les ingrédients de l’histoire narrée (l’océan breton comme élément maritime et ressource naturelle, les poissons et les mouettes, la disparition et l’attente, l’amour d’un couple et la volonté d’une bigoudène), ce choix graphique astucieux reflète essentiellement l’univers un rien absurde du récit. Précisons également que cette mise en scène à la fois tendre et caricaturale, aux tons aquarellés délavés mêlant brume bretonne et sel marin, évoque déjà l’univers rond et vif de Panaccione, où chaque trait porte une émotion sans un mot. L’esthétique « boîte de conserve » préfigure en creux son thème central : la pêche industrielle vorace, qui avale le héros dans ses filets, opposée à l’amour rustique et résilient du couple. Les ingrédients, énumérés en quatrième de couverture comme une recette loufoque, soulignent l’humour lupanesque, dénonçant en douce pollution océanique, piraterie et consumérisme, tout en promettant une feel good story poétique. Cet quatrième plat, tout aussi soigné dans ses détails, prolonge ainsi le gag en invitant le lecteur à un chassé-croisé muet (voir les évocations de « rebondissements absurdes » et autres « naufrages »), mais en confirmant néanmoins que l’image, seule, suffit à captiver.
Pensé dès 2007-2008 comme une contrainte d’écriture (sans dialogues ni textes), concrétisé en 2013 à la suite de la rencontre des deux auteurs dans le métro parisien, l’album est aussi le résultat d’un triste constat : lors d’un voyage au Mexique, Wilfrid Lupano est marqué par la saleté d’une rivière encombrée de déchets, dans le canyon du Sumidero. Sans verser dans le militantisme écologique, l’album, volontiers cartoonesque, rend à merveille, par ses couleurs, tantôt blafardes et délavées, tantôt ravivées, les ambiances successives de l’histoire : humour, tristesse, nostalgie ou temps de joie et d’émerveillement. Graphiquement inspiré par l’animation (« Ponyo sur la falaise » d’Hayao Miyazaki ou « Les Triplettes de Belleville » de Sylvain Chomet), par la narration silencieuse de « Là où vont nos pères » (Shaun Tan), par l’humour de Franquin (la mouette rieuse !) et la culture bretonne, « Un océan d’amour » fut consacré à Angoulême (sélection officielle 2015) et salué la même année du Prix de la BD Fnac. Un incontournable Delcourt, porté par des personnages âgés chers à Lupano (« Les Vieux Fourneaux »), pour vous replonger dans un océan d’humanité !
Philippe TOMBLAINE
« Un océan d’amour » – édition 40 ans Delcourt – par Grégory Panaccione et Wilfrid Lupano
Éditions Delcourt (25, 95 €) — EAN : 978-2756062105
Parution 22 janvier 2026























