« Le Procès : des violences intrafamiliales à l’affaire Pelicot » : pour que la honte change de camp…

Dessinatrice indépendante, Julie Émile Fabre est littéralement happée par l’ouverture à Avignon du procès des viols de Mazan, le 2 septembre 2024. Venue au tribunal dans la mesure où l’affaire télescope son propre vécu (marqué de violences intrafamiliales), la jeune femme interroge dès lors les liens entre l’intime, le témoignage, le non-dit et l’aspect médiatique. Comment ce procès historique frappe-t-il notre société et son rapport aux femmes ? Comment les violences sexistes et sexuelles perdurent-elles, dans un monde masculiniste qui continue volontiers de les minimiser, voire de les valider ? Un ouvrage intense, qui ouvre la parole et les yeux sur des enjeux de forces et de pouvoirs dégradants, et dont on ne peut ressortir que bouleversé…

Actualité et affaire historique obligent, nous sortons aujourd’hui du strict cadre de la bande dessinée et du making-of pour nous intéresser aux croquis d’audiences et à l’implication très sensible de leur autrice. Ce, dans la veine des ouvrages réalisés notamment en 2021-2022 par Yannick Haenel et François Boucq, autour des retentissants procès de « Janvier 2015 » et du « 13 novembre 2015 » (éd. Charlie Hebdo – Éditions Les Échappés).

Des objets, des faits et des humains (Morgen, 2026).

Devenue à son tour ultra-médiatique mondialement, l’affaire des viols de Mazan (du nom de la commune du Vaucluse où se sont déroulés les faits), ou affaire Pelicot, implique 51 hommes, dont 46 reconnus coupables de viols aggravés, deux de tentatives de viol et deux d’agression sexuelle sur la même femme : Gisèle Pelicot, droguée à son insu pendant neuf ans par son mari : Dominique Pelicot. Jugé à Avignon du 2 septembre au 19 décembre 2024, le procès prend un caractère exceptionnel non seulement par le nombre d’accusés, mais aussi par la personnalité de la victime (Gisèle Pelicot refusant notamment l’anonymat ou le fait de reprendre son nom de jeune fille, « pour que la honte change de camp ») ainsi que par les milliers de photos et vidéos prouvant les faits. Ayant décidé que le procès se déroule en public, Gisèle Pelicot confronte par principe la sinistre et traumatisante réalité des actes sexuels forcés aux arguments de défense des accusés. Lesquels, pour la plupart, refusent de reconnaitre leur culpabilité, interrogent en écho tant sur les traumas et déviances personnelles que sur les violences contre les femmes, entre caractère systémique et culture banalisé du viol. Précisons ou rappelons, d’emblée, que le verdict, rendu le 19 décembre 2024, confirme la culpabilité des 51 accusés, assortie de peines allant de trois de prison à 20 ans de réclusion criminelle pour Dominique Pelicot.

Lorsque l’affaire éclate, l’autrice Julie Émile Fabre mène déjà d’autres combats, tout aussi traumatisants. À 40 ans, elle s’est engagée depuis le printemps 2023 dans la rédaction d’un long texte autobiographique, destiné à expurger les traumas intrafamiliaux, en dépit des risques de fracturation liés à cette sortie du « secret des consciences ». Tour à tour enseignante chercheuse, critique d’art, curatrice (commissaire d’exposition) indépendante et artiste, elle lutte en parallèle depuis plusieurs décennies contre des troubles physiques et psychologiques très prégnants. Elle s’expose ici littéralement à nu, avouant du reste n’avoir a priori aucune raison d’aller assister au procès de l’affaire de Mazan. Ni journaliste, ni avocate, ni chercheuse en droit, ni même croqueuse d’audience ou missionnée en vue d’une quelconque publication ! Cependant, Julie Emile Fabre, hétérosexuelle devenue lesbienne, cherche à se protéger des hommes… et de son père. Elle observe, note, disserte, analyse, s’implique de façon remarquable dès les premiers jours du procès. Courage et curiosité aidant, la voici bientôt muée en dessinatrice d’audiences autodidacte. Pourquoi ? Comment ? Principalement parce que, dès la première matinée, la complexité et les intrications de l’affaire, des témoignages, des vécus des accusés lui donnent le « vertige ». Hommes autoritaires ou taiseux, dénis et émotions insondables ou compagnes aveugles ou surprotectrices qui recherchent au mieux des explications pathologiques aux comportements déviants de leurs compagnons, afin d’éviter l’effondrement psychique. Quid du système ? Entre l’injonction de la virilité, l’incarnation maternelle comme devoir féminin et la banalisation des actes de soumission, voici l’invraisemblable système de violences sociétales enfin confronté aux valeurs de la République.

Au fil des pages, ressorts de la vie privée et détails des enquêtes de personnalités font tressaillir le lecteur ; sordides, inattendus, violents, injustifiables, faussement naïfs, sans questionnements ni explications valides, les actes sexuels ou comportements décrits interrogent longuement sur la capacité humaine à échapper au vice et à la manipulation, entre tentations, complicités et sentiment d’impunité. D’un dessin au suivant, les portraits des accusés, de leurs proches ou de leurs avocats sont complétés par des citations, souvent saisissantes, des échanges et réflexions survenus au fil des jours. Derrière l’abime des failles humaines, c’est l’empathie et, pour le coup, la mise en abyme dont fait preuve Julie Émile Fabre qui transforme son glaçant récit en témoignage de premier ordre. Lasse de l’invisibilisation, des stratégies adverses de concurrence et de « manipulations perverses » subies et endurées de l’Université au cercle familial, l’autrice cite « Le Consentement » (Vanessa Springora, 2020) et « Le Procès » (Franz Kafka, 1925) autant que les définitions du « Petit Robert » : finalement, c’est bien la société qui peut être rendue responsable, tout autant que l’individu (lequel en est venu à annihiler son moi affectif), pour ne savoir ni protéger efficacement, ni traiter les psycho-traumatismes ni même endiguer ou condamner les stéréotypes sexistes et les discours anti-victimaires. L’humanité, dit-elle, doit en finir avec les genres, « indice linguistique d’oppositions politiques ». L’autrice, elle, a renoué lentement avec son père, lequel pensait que « ça n’arrivait qu’aux autres ». À méditer, à l’heure de la parution conjointe de « Et la joie de vivre » (plus de 63 500 exemplaires vendus en une semaine) et en un temps où Gisèle Pelicot vient d’être accueillie et saluée par la Reine Camilla, très attachée à la défense des victimes d’abus sexuels et domestiques…

Couverture pour « Et la joie de vivre » (Gisèle Pelicot et Judith Perrignon, Flammarion 2026)..

Philippe TOMBLAINE

« Le Procès : des violences intrafamiliales à l’affaire Pelicot » par Julie Émile Fabre

Éditions Morgen (24, 90 €) — EAN : 9782387250230

Parution 4 mars 2026

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