À la recherche du dimanche perdu…

Les contes européens ne se résument pas à ceux des frères Grimm additionnés à ceux de Charles Perrault. Il est agréable d’en découvrir de nouveaux venus de pays plus lointains, comme ceux du seul pays latin des Balkans : la Roumanie. La bédéaste Ileana Surducan adapte, dans une bande dessinée délicate, « La Fille du bon vieil homme » de son compatriote Petre Isperescu. Il faut découvrir « Le Dimanche perdu » : un conte intemporel à la morale moderne.

Dans un univers incertain qui rappelle le XIXe siècle, Nina est une jeune fille qui s’active tous les jours de la semaine dans une communauté travailleuse et soudée. Pas de pause pour elle et ses amis dans des activités qui se répètent continuellement : le lundi jardinage avec tante Séléna, le mardi bricolage dans l’horlogerie du compère Martin, mercredi avec le chef Hermès ils cuisinent des plats pour toute la ville, jeudi Nina seconde la professeure Julyne dans son laboratoire, il faut réparer des maisons avec monsieur Pierre le vendredi et le samedi, avec dame Artémis, elles séparent ensemble les choses oubliées de celles qui ont été délaissées.

Et le lundi ça recommence, car une maudite sorcière qui vit au fond d’un puits a volé le dimanche et le retient prisonnier. Comme elle a un cœur de glace et peut vous congeler d’un seul regard, personne n’ose aller dans son royaume immaculé : là où elle vit entourée de toutes les richesses qu’elle a dérobées.

Toute la communauté s’épuise à petit feu à des tâches répétitives, sans moment de repos, menacée continuellement par des loups grognant qui matérialisent les travaux quotidiens. Le surmenage touche même la courageuse Nina qui décide, donc, d’affronter la terrible sorcière en descendant dans le puits sans fond, armée seulement d’un os à souhait qui peut se transformer en n’importe quel objet dont elle pourrait avoir besoin. Arrivée dans le monde du bas, elle fait une rencontre surprenante : un double d’elle-même, mais superbement habillé et un peu trop arrogant.

Sur le chemin pour rencontrer la sorcière qui retient le dimanche, Nina doit faire de menus travaux comme soigner un arbre, nettoyer une fontaine ou réparer un four et, à chaque fois, son double se défile préférant siroter son thé. Au bout de leur voyage, les deux jeunes filles doivent faire face aux six loups menaçants des six jours de la semaine. Il faudra les amadouer, avant de pouvoir dialoguer avec la sorcière et récupérer un dimanche salvateur.

Dans un petit dossier fort instructif en fin d’album, l’autrice roumaine Ileana Surducan explique l’origine de son travail sur cet album. Il y a d’abord, en 1812, le conte « Dame Hiver » des frères Grimm qui sert de base à deux nouvelles versions à la fin du siècle : « La Fille du bon vieil homme » de Petre Ispirescu en 1872, puis « La Fille de la vieille femme et la fille du vieil homme » d’Ion Creanga en 1877.

Dans toutes ces versions, les figures des deux sœurs ou deux jeunes filles, ainsi que de la vieille femme les mettant à l’épreuve, sont omniprésentes. Durant le confinement dû à la COVID, s’identifiant à la jeune héroïne, l’autrice au bord de l’épuisement, sans énergie, à décidé de reprendre le récit de ce conte en le modernisant.

La récompense pour la jeune héroïne n’est ni la richesse, ni un prince charmant, mais un dimanche sans fin, reposant et sans réprimandes.

« Le Dimanche perdu » page 6.

Nous avons particulièrement apprécié cette relecture des contes du XIXsiècle dans une approche plus contemporaine. Ainsi, la morale du récit peut être multiple, mais nous renvoie évidemment à notre rapport au temps : à une critique douce-amère de notre société de l’instant, dans laquelle tout-à-chacun risque un burn-out fatal, pris dans des tâches quotidiennes répétitives.

Il nous invite à préserver notre santé mentale face à la pression d’une charge de travail qui peut nous dépasser avec les nouvelles techniques de l’information et de la communication qui s’invite jusque dans nos domiciles familiaux. Le trajet initiatique de Nina permet aussi d’aborder de belles thématiques comme la valeur travail, la nécessité de l’estime de soi ou l’importance du groupe et de la solidarité pour l’accomplissement personnel.

Le travail à l’aquarelle d’Ileana Surducan est remarquable. Ses planches alternent bande dessinée classique et dessin pleine page avec textes et phylactères délicatement réparties. Le récit classique est sublimé par son graphisme délicat et expressif , ainsi que par son travail pertinent sur les couleurs ; le passage de teintes froides à celles plus chaudes marque métaphoriquement l’accès à un monde apaisé.

« Le Dimanche perdu » page 13.

Cette nouvelle édition d’une œuvre parue il y a cinq ans aux éditions Les Aventuriers de l’étrange offre une belle occasion de se plonger dans cette réécriture sensible, toute personnelle, de contes du XIXe siècle pour mieux en savourer la morale bienveillante et porteuse d’un message d’espoir on ne peut plus contemporain.

Laurent LESSOUS (l@bd)

« Le Dimanche perdu » par Ileana Surducan

Éditions Aventuriers d’ailleurs (14,90 €) – ISBN : 9782386040986

Parution 25 février 2026

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