Tout juste auréolées du Prix René Goscinny du jeune scénariste (pour « Les Cheveux d’Édith », également chez Dargaud, mais avec Dawid au dessin), les prolifiques autrices en ouvrages jeunesse ou romans young adult que sont Fabienne Blanchut et Catherine Locandro nous racontent, dans ce qui n’est que leur deuxième bande dessinée, comment, entre silences et non-dits, a basculé la vie de Frédérique, alors qu’elle avait à peine 13 ans. Basé sur leurs trajectoires personnelles, cet attachant et délicat récit intime, somptueusement mis en images par l’Italien Thomas Campi, nous amène en Corse-du-Sud. À l’occasion de vacances en famille, pendant un été bien particulier de 1985, la fillette comprend qu’elle grandit et qu’elle est différente, car elle prend doucement conscience de l’attirance qu’elle développe pour une serveuse du restaurant du village…
Lire la suite...« Gigi » : une romance d’apprentissage selon Colette
Vers 1900, Gilberte, une jeune parisienne de 15 ans, peine à suivre les préceptes de bienséance que tentent de lui inculquer avec plus ou moins de rigueur sa grande mère et sa tante. L’ingénuité de celle que l’on surnomme Gigi émeut Gaston Lachaille : séducteur et grand noceur mondain, riche héritier d’une fabrique sucrière. Dans une nouvelle parue en 1945, l’écrivaine Colette racontait avec tendresse et ironie la thématique de l’émancipation féminine, opposant ragots et vérités tout en confrontant les âges et les caractères. Claire Bouilhac et Catel en livrent aujourd’hui une adaptation fidèle, éclairée par la propre vie de la célèbre femme de lettres.
Liées par des affinités féministes depuis 2009, Catel et Claire Bouilhac auront collaboré successivement sur « Rose Valland, capitaine Beaux-Arts » (Dupuis, 2009), la série « Top Linotte » (Dupuis, 2012-2013) et « Adieu Kharkov » (Dupuis, 2015), avant de réaliser les adaptations de « La Princesse de Clèves » (Dargaud, 2019) et d’« Indiana » (Dargaud, 2023). Après Madame de La Fayette et George Sand, place donc à Colette (1873-1954) et sa nouvelle « Gigi ». Un texte écrit en 1944, à l’âge de 71 ans, dans lequel les lecteurs purent retrouver l’un des sujets préférés de la romancière : une description douce-amère et tendrement moqueuse de la société française de la Belle Époque. Gigi, sa jeune héroïne, est une Parisienne d’abord présentée comme une adolescente de 15 ans relativement naïve, ne cherchant qu’à rire, danser et s’amuser, sans vraiment penser au lendemain. Une fraicheur qui contraste quelque peu avec les tempéraments de sa grand-mère (Mamita/Inès Alvarez, une ancienne demi-mondaine), de sa mère (Andrée, chanteuse à l’Opéra-Comique) et de sa tante, Alicia de Saint-Efflam. Cette dernière, femme de tête et physique calqué sur celui de la marâtre de Cendrillon ( dans le film éponyme des Studios Disney, 1950), est une riche et ancienne courtisane qui ne semble vouloir sévèrement chaperonner Gigi – interdite de tout ! – que pour la destiner à des amours vénales.
Dans ce monde de femmes, Gaston Lachaille (dit Tonton) alimente tous les ragots : relations tumultueuses, apparitions publiques, voiture de sport, galas ou cadeaux sont commentés tant dans la sphère familiale privée que dans les quotidiens tels Gil Blas (créé en 1879), dont la nouvelle ligne éditoriale, grivoise, littéraire et mondaine, séduit alors nombre de lecteurs citadins. Au fil des 152 pages de ce one-shot, ce jeune homme bien né va progressivement regarder Gigi devenir une femme, et s’en émerveiller…

Couverture d'un numéro de 1903 du journal Gil Blas, illustrant une scène de « La Vertu récompensée », une nouvelle de Richard O'Monroy (1849-1916).
En guise d’introduction et de conclusion à ce récit dessiné par Claire Bouilhac, Catel signe deux chapitres focalisés sur Colette, saisie à deux âges différents, en 1891 et 1951. Dans les premières planches, alors qu’elle est encore adolescente, Sidonie Gabrielle Colette rencontre (vers 1890) Henry Gauthier Villars (dit Willy). Un journaliste et critique musical, mais surtout un séducteur compulsif, qui allait très vite utiliser les talents alors insoupçonnés de l’écrivaine dans son propre intérêt. Ce jusqu’en 1906, date où Colette arriva enfin à s’émanciper.
Dessiné dans un style semi-réaliste et laissant la part belle aux dialogues dans un registre théâtral, l’album dévoile les biais de l’éducation féminine des débuts du XXe siècle. Également inspirée par la vie de la socialiste Yola Henriquet (1904-1996) et sa relation avec le patron de presse Henri Letellier (1868-1960), « Gigi » aura été interprétée sur la scène et sur grand écran par Danièle Delorme (1949), Audrey Hepburn (1951-1965), Leslie Caron (1958) et Juliette Lamboley : cette dernière dans « Mademoiselle Gigi » (téléfilm de Caroline Huppert, 2006).
Philippe TOMBLAINE
« Gigi » par Claire Bouilhac et Catel, d’après Colette
Éditions Dargaud (26, 95 €) — EAN : 978-2205211245
Parution 20 mars 2026
























