« L’Âge de cristal » : l’enfance telle une maison de verre…

Pierre, âgé d’une dizaine d’années, ne souhaite qu’une chose : que rien ne change, jamais. Dans la France des années 1970-1980, c’est un garçon hanté par les angoisses de sa jeunesse, obsédé par un mystérieux morceau de quartz et confronté aux fragilités et mutations du monde extérieur. Voici de fait son « Âge de cristal » confronté à toutes les grandes questions existentielles : la vieillesse et la mort, le désamour et l’abandon, la fin des temps… Avec finesse et émotion, Frantz Duchazeau interroge les blessures de l’enfance : comme un reflet des siennes et des nôtres, évidemment…

En mai 2017, Casterman proposait, dans sa collection Écritures, « Pierre de cristal » : un one-shot de 146 planches en noir et blanc dans lequel Frantz Duchazeau (« Gilgamesh », « Lomax », « Blackface Banjo », « Le Peintre hors-la-loi », « Les Derniers Jours de Robert Johnson », « Marcel Bascoulard ») révélait « tous les questionnements de l’enfance, cet âge où la fin de chaque chose est d’abord le commencement d’une autre ». Réédité ce mois-ci chez Hachette (label Robinson), l’album change de titre et de visuel de couverture tout en atteignant désormais les 160 pages.

Couverture de la première édition (Casterman, 2017).

Signes de la fin des temps (planches 8 à 10 - RobinSon 2026).

En couverture, le jeune protagoniste et son regard sur le monde changent de focus : on le voyait de face, le voici de dos. Sac d’écolier sur le dos dans un environnement semi-rural, il observe désormais un couple en train de courir, en direction d’un passage routier situé sous un vieux pont de chemin de fer. Outre la symbolique du passage ou glissement entre deux mondes et deux âges, on pourra noter l’atmosphère un rien étrange et intemporelle de la scène. Comme un rêve, une remémoration mêlant image réelle et imaginaire, le temps du chemin effectué jadis vers l’école. De fait, les silhouettes discrètement seventies de ce couple (en fuite) sont à mettre en relation avec le choix du nouveau titre.

Dans le domaine multi-référentiel de la pop culture, « L’Âge de cristal » fut d’abord un roman écrit par les écrivains et scénaristes américains Georges Clayton Johnson et William F. Nolan (« Logan’s Run » en 1967). Le récit nous transporte en 2274, dans un monde supposément post-apocalyptique : les humains vivent sous un dôme futuriste où la vie, déterminée par un implant cristallin dans la paume, s’arrête obligatoirement à 30 ans, lors d’un rituel de mort publique. Logan 5, un flic d’élite chargé de tuer les fugitifs qui refusent cette règle, est envoyé par l’ordinateur central pour infiltrer leur réseau. Forcé de fuir à son tour, il s’échappe du dôme avec une jeune femme, nommée Jessica 6, à la recherche d’un sanctuaire extérieur…et de la vérité. Ce roman fut successivement adapté au cinéma (par Michael Anderson en 1976, avec Michael York et Jenny Aguter) et en série télévisée (1977-1978 ; premières diffusions françaises sur Antenne 2 en 1978 et 1982), avant que des comics ne virent le jour. Une première série, publiée par Marvel, commença par adapter en sept volumes le film de 1976 (édition française par Arédit/Artima en 1978). Divers éditeurs américains (Brown Watson, Malibu/Adventure Comics et Bluewater/Storm Entertainment) reprirent le flambeau dès 1978 pour produire des adaptations libres de la série, du roman initial et de ses suites, dans la mesure où William F. Nolan écrivit « Retour à l’âge de cristal » (« Logan’s World », 1977) et trois autres ouvrages jusqu’en 2003.

Affiche américaine de « Logan's Run » et détails (film de Michael Anderson, 1976 ; design par Charles Moll).

Visuel pour la série.

Couvertures pour les parties 1 et 6 de « Logan's Run » (scénario de Gerry Conway, John Warner et Scott Adelman, dessin de George Pérez, Tom Sutton et Mike Zeck - Marvel Comics 1977).

Une citation par delà les cases (Robinson 2026).

Dans son album, Duchazeau met directement en scène divers extraits de la série évoquée, en faisant se télescoper les angoisses de Pierre, alimentées par les amours dysfonctionnelles de ses parents. Horloger, le père a également confié à son fils un morceau de quartz noir, talisman (littéralement devenu une pierre de vie) auquel le jeune garçon a tôt fait de conférer tous les pouvoirs. Des lumières naturelles aux observations quotidiennes de la faune et de la flore en passant par les lectures (Pif-Gadget, Rahan et Hulk sont évoqués), jeux d’enfance, images photographiques et télévisuelles, l’imaginaire de Pierre se développe ainsi au contact de ses pairs ou des adultes, quelque part entre fascination et incompréhension.

Une autre évocation du temps qui passe (planche 17 - RobinSon 2026).

Parents, grands-parents, fratrie ou ami.e.s, tout semble échapper aux souhaits de Pierre, dont le monde complexe et détaillé éclate parfois, jusque dans sa représentation graphique, pour ne laisser que les lignes géométriques principales. Graphiquement, Duchazeau oscille volontairement entre réalisme et trait esquissé, dans un noir et blanc qui se joue habilement des ombres et des lumières. Interrogeant les rêves brisés de sa mère, la disparition lointaine de la Terre, la vie et le passage inextinguible du temps, Pierre finit par grandir sans s’en rendre compte. C’est dans l’expression de ces fissures et silences, dans la sobre mise en images de la disparition des êtres, des certitudes et des paradis de l’enfance que l’album se distingue, mû par une remarquable justesse émotionnelle.

Philippe TOMBLAINE

« L’Âge de cristal » par Frantz Duchazeau

Éditions Robinson (22,99 €) — EAN : 978-2017265665

Parution 16 septembre 2026

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