Les ultimes « Invitations » de Jirô Taniguchi…

Casterman vient de publier les dernières œuvres du maître du manga qu’était Jirô Taniguchi. Il a fallu un tout petit peu moins d’une dizaine d’années pour que ces récits nous parviennent dans une édition française. À la fois très personnelles et toujours intimistes, ces deux histoires concluent une vie où se sont côtoyés des genres aussi divers que le polar, l’aventure, la science-fiction, les récits historiques, la gastronomie et d’autres déambulations intimistes. Bref, une vie bien chargée et qui s’achève de la plus belle manière qui soit, en nous laissant un magnifique héritage.

« Invitations » est un recueil divisé en deux parties. La première met en scène un personnage dont les lecteurs d’« Au temps de Botchan » sont déjà familiers : Lafcadio Hearn, aussi connu sous son nom japonais de Koizumi Yakumo, à la suite de son union avec une Japonaise. Ce voyageur, auteur de nombreux ouvrages sur la culture créole et japonaise, est ici mis en scène dans deux histoires mêlant une flânerie dans le Japon qu’il affectionne et la rencontre des Yokai — ces esprits japonais —, lors de rêveries qui le transporteront dans un autre monde. Ces récits déambulatoires extrêmement bien construits et d’un calme apaisant plongent le lecteur entre onirisme et fantastique. Ils offrent un espace de réflexion sur la vie et la mort : un thème singulier si l’on prend en compte que cet ouvrage est publié à titre posthume.

La seconde partie propose un récit resté inachevé et dont les neuf dernières pages sont néanmoins proposées sous forme de crayonnés. Ces planches, laissées à l’état d’esquisse, ont une force narrative bouleversante et méritent amplement de figurer dans ce recueil. Illustrant une nouvelle de Hyakken Uchida, cette pérégrination en compagnie d’une femme fantomatique, au milieu des éléments qui se déchaînent et s’opposent comme l’eau et le feu, souligne la beauté du feu d’artifice en arrière-plan. Y a-t-il, derrière cette histoire fantastique, un message que l’auteur aurait voulu nous laisser ? C’est au lecteur de se faire sa propre lecture en appréciant le contexte et le mystère qui entoure ce récit à la fois inachevé et pourtant bien complet.

Cette seconde partie montre surtout que Taniguchi était un grand artiste, il savait parfaitement conter des histoires, mais aussi expérimenter des techniques graphiques nouvelles comme, ici, le lavis en gris clair qui rehausse le crayonné brut. Cela donne une atmosphère moins mécanique et bien plus libre à ses personnages et surtout à leur environnement. Le trait reste toujours parfaitement maîtrisé et expressif : ce qui témoigne indéniablement de la créativité débordante et de la générosité d’un artiste immense.

Ces récits constituent une invitation poignante à réfléchir : sur le passage du temps, la mémoire et la beauté éphémère de l’existence, des thèmes que Taniguchi a su traiter avec une sensibilité rare.

Cet ouvrage est à la fois préfacé et traduit par Patrick Honnoré : un grand connaisseur de l’œuvre de Taniguchi et surtout un traducteur méticuleux. Il explique d’ailleurs avoir dû faire des choix afin de ne pas tomber dans la dérision en traduisant de manière trop stricte certaines expressions japonaises déclamées approximativement par Lafcadio Hearn.

L’engouement pour Taniguchi en France — grâce à des œuvres comme « Blanco », « L’Homme qui marche », « Le Gourmet solitaire » ou « Quartier lointain » — repose sur son talent unique à mettre en scène l’intime et le quotidien avec une universalité que l’on retrouve rarement dans la bande dessinée franco-belge.

Certains de ses mangas les plus emblématiques sont aujourd’hui réédités dans une collection reprenant les codes graphiques de ces ultimes histoires : dos carré collé et cousu, couverture en papier kraft épais avec rabat et lettrage blanc et noir rehaussé d’une illustration en couleurs encollée en son milieu. « Invitation » se distingue par une jaquette en couleurs à demi enveloppante à la place de l’illustration plaquée sur la couverture. Une manière de lui donner un caractère unique tout en restant dans la continuité du catalogue.

Taniguchi est indéniablement une figure majeure de la bande dessinée internationale. Son œuvre célébrée par une large rétrospective à Angoulême en 2015 l’a fait découvrir à un public habituellement réfractaire aux mangas. Ces rééditions particulièrement soignées et haut de gamme tranchent avec les traitements réservés habituellement à ces illustrés venant d’Asie. Une belle manière d’harmoniser sa collection, ou de commencer pour qui voudrait découvrir l’un des auteurs incontournables de la bande dessinée japonaise.

Près de dix ans après son décès, survenu le 11 février 2017 à l’âge de 69 ans, l’œuvre de Jirô Taniguchi rayonne encore et toujours en version francophone dans un écrin à la hauteur de sa réputation : sobre, soigné et d’une qualité irréprochable.

Gwenaël JACQUET

« Invitations » par Jirô Taniguchi
Éditions Casterman (20 €) — EAN : 9782203313163
Parution 9 septembre 2026

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