Après son remarquable « Hoka Hey ! », Neyef met en scène des enfants livrés à eux-mêmes dans un monde en ruines. Bien entendu, on peut lire « Les Enfants perdus » comme une nouvelle version du mythe (débarrassé de ses fées et de ses paillettes) de l’enfant qui refuse de grandir… mais on peut aussi y voir une histoire de fratrie, un récit sur l’amitié et, surtout, une fable sur ce qu’il reste de l’enfance lorsque les adultes ont déserté…
Lire la suite...« Sur les traces de Billy the Kid » : après la légende, imprimer une réalité vraisemblable…
Encore une bande dessinée de western, et sans Indiens, cette fois ? Oui, mais spéciale et sans équivalent, du fait de sa qualité et de sa longueur. Alternant les récits biographiques autour de Billy the Kid d’une part et l’enquête — les recherches — du narrateur-dessinateur d’autre part, l’album de Philippe Aymond est une vaste fresque, où chaque détail compte. Oublions un instant les deux albums très drôles de « Lucky Luke » et regardons de près ce William Bonney, dit Billy, célèbre, mais finalement peu connu.
À la suite de notre chronique, Philippe Aymond a accepté de répondre à nos questions, et il nous apporte beaucoup d’informations — et de dessins préparatoires. Grand merci à lui.
Il s’agit d’un album très documenté, réaliste, aux ambiances multiples, au long cours, comme une série pourvue d’épisodes nombreux et divers. Si le sujet est bien identifié (mais Billy n’est pas le seul : la reconstitution historique, l’éthique du créateur sont questionnées), l’objet est inclassable. Sous son style bien entendu toujours réaliste et maîtrisé, mais plus souple et enlevé (comparable à celui de son album « Est-Ouest », voir son interview ci-dessous), Philippe Aymond s’offre des libertés de rythme et de mouvement passé-présent. L’album démontre une polyvalence : les moments apportant chacun une ambiance, une ligne de force, un traitement particulier.
Tout commence par la proposition d’un éditeur de presse faite au dessinateur Ray Alexander de réaliser une bande dessinée sur la biographie du célèbre bandit, avec pages à suivre, pour un journal. Avant de signer, Ray Alexander lit le livre de Pat Garrett (le shérif qui a recherché et tué William Bonney) et se rend compte, sur place, en rencontrant des témoins de l’époque, que des parties ont été romancées.
Les déplacements du dessinateur — en noir et blanc et nuances de gris — sont entrecoupés de larges épisodes de la vie (vraisemblable) de Billy, très documentés, en couleurs. Commençant dès la préadolescence et s’achevant à sa mort — à seulement 23 ans (en 1881) —, le récit rapporte des anecdotes nombreuses et riches qu’on ne résumera pas ici. Disons simplement que l’album, organisé en 17 chapitres et un épilogue, offre de multiples histoires passionnantes d’alliances, de coups de main en bandes légales et illégales, d’humiliations, de fusillades et conflits, d’interventions de juges, militaires et shérifs, de propriétaires et patrons… La démarche très documentée permet à l’auteur de nuancer fortement la légende et les aspects négatifs du personnage, resté en mémoire comme tueur sanguinaire et sans cervelle.
Ne nous laissons pas freiner par le format (grand album) ni par l’épaisseur : 258 planches, dont les pleines pages en têtes de chapitre. Quoique dans le style réaliste d’excellente tenue qu’on lui connaît, Philippe Aymond est ici plus aérien que dans ses séries habituelles (en premier « Lady S ») : cela rend cet ensemble monumental abordable par tous et plaisant sur la longueur. L’auteur a peu usé de références et de clins d’œil, s’autorisant seulement quelques détails drôles et quelques allusions au cinéma.
À chaque épisode sa tonalité, et à l’intérieur de celui-ci, l’auteur a multiplié les mises en couleurs différentes. Grands espaces éclatants, intérieurs feutrés, crépuscules, aurores, nuits bleutées, affrontements rouge sang, noir et blanc somptueux rappelant les grands films du passé. Ce travail impressionnant, en réunissant tout ce qui a été créé dans le genre western jusqu’à maintenant, donnant toutes les apparences possibles du genre, prend la forme d’une sorte de western total. Techniquement et artistiquement, on a là une œuvre maîtresse, forte et unique, d’un auteur exigeant et passionné.
Entretien avec Philippe Aymond
BDzoom.com — Bonjour, Philippe Aymond. Avec ce long roman graphique, vous êtes loin de vos albums ou séries habituelles (1), et c’est aussi votre première entrée dans le western. C’est un genre qui vous a certainement attiré et influencé, comme de nombreux dessinateurs, que ce soit en BD ou en cinéma. Mais quels ont été votre motivation et votre projet pour cette œuvre au long cours ? Et aviez-vous prévu de réaliser autant de planches, environ 260 ? [Rires.]
Philippe Aymond — Toute ma génération a été marquée par le western. Dans les années 1970, il y en avait partout, au cinéma, à la télé, dans les BD… Les séries télé de l’époque (« Les Mystères de l’Ouest », « Bonanza »…), et le film du mardi soir — le fameux film qu’on avait le droit de regarder — était très souvent un western américain, plutôt de série B. Et en bandes dessinées, dans les hebdomadaires, il y avait « Lucky Luke », « Comanche », « Buddy Longway », « Jerry Spring », « Blueberry », « La Légende d’Alexis McCoy »… Impossible d’y échapper : pendant toute mon enfance, j’ai vécu et rêvé avec le western. Et même, ce sont certainement toutes ces BD qui m’ont donné envie de dessiner et devenir auteur. Quand j’avais 15 ans, je voulais tout simplement devenir le nouveau Jean Giraud, ha ! Mais je crois qu’on est plusieurs dans ce cas-là. Sauf que je suis arrivé « sur le marché » de la BD à la fin des années 1980, à une époque où le western n’était plus du tout à la mode.
En 1990, j’ai eu la chance d’entamer une collaboration avec Pierre Christin (2), sur des thématiques totalement différentes, et j’ai rangé mes envies de western dans un tiroir. D’autres collaborations se sont enchaînées, avec Laurent-Frédéric Bollée d’abord (3), puis avec Jean Van Hamme (4)… Bref, j’ai été pas mal occupé. Ensuite, le western est tout doucement revenu à la mode, sous une forme plus moderne, au cinéma, dans les séries télé, et bien sûr en bandes dessinées. Par exemple, « Undertaker » de Ralph Meyer et Xavier Dorison, « Gus » de Christophe Blain, puis beaucoup d’autres, jusqu’aux récents et sublimes one-shots de Christian Rossi : « Golden West » et « Comanche Trail ». Dans l’album « Est-Ouest », en 2017, Pierre Christin m’avait offert la possibilité de dessiner quelques pages westerns. J’avais adoré les faire, mais c’était trop peu. Je me suis dit que c’était maintenant ou jamais. Mais comment faire un westerndans les années 2020 ? Quel thème aborder, comment le traiter ? Déjà, je partageais mon temps entre « Lady S » et la reprise de « Bruno Brazil », ce qui limitait un peu mon rayon d’action. Donc je me suis fixé comme objectif de faire un one-shot.
Cette idée de Billy the Kid est venue de la lecture d’un article sur la guerre du comté de Lincoln dans un magazine d’histoire. Cette guerre, je n’en avais jamais entendu parler. Et, à ma grande surprise, le fameux Billy the Kid y a été mêlé. À l’époque, il a même porté l’étoile de shérif. Là, je m’en rends compte, je ne sais finalement rien de ce célèbre hors-la-loi. J’ai commencé à tirer sur le fil, et tout ce que j’ai déroulé m’a paru passionnant. À ce moment, j’ignore pourquoi, je me suis pris d’affection pour ce garçon. Je ne pensais pas creuser autant le sujet. Mais pour une fois, je n’étais pas contraint à la pagination classique d’un album de série, et mon éditeur m’a laissé totalement libre. Alors, je me suis lâché. Et encore, j’ai fait des choix. J’ai éludé toute la partie « enfance ». Mais l’album est divisé en chapitres. Vous n’êtes pas obligé de tout lire d’un coup !
BDzoom.com — Ray Alexander, le dessinateur qui développe les recherches parcourant le livre et qui va dessiner cette biographie pour un journal, est votre reflet. C’était plus facile pour vous, votre narration ?
Philippe Aymond — Oui, bien sûr. Ma première idée était de réaliser en BD l’adaptation du livre de Pat Garrett (la biographie qu’il a publiée en 1882) : « La Véritable Histoire de Billy the Kid ». Mais après l’avoir lue, je n’étais plus du tout aussi enthousiaste. Je trouvais le livre mauvais, caricatural, pas du tout crédible… Je me suis un peu renseigné sur la manière dont il a été écrit et publié, et c’est là que j’ai compris que je tenais mon vrai sujet : mettre en parallèle ce livre de Garrett et la vérité historique. Et tenter d’expliquer comment un personnage réel devient une légende. Mais comme je ne me voyais pas me mettre en scène moi-même menant l’enquête, je me suis créé cet avatar : ce Ray Alexander. Il fait la même constatation que moi : c’est inadaptable ! Et il part enquêter sur le terrain.
Me projeter à travers lui en 1937 avait deux intérêts. D’abord, ça me permettait de rendre un petit hommage à cette bande dessinée américaine de l’époque que j’adore : Milton Caniff, Alex Raymond, Hal Foster… Et aussi, ça m’offrait la possibilité de l’envoyer à la rencontre des survivants de la guerre du comté de Lincoln. Tous les personnages que Ray Alexander rencontre étaient encore en vie en 1937. Sauf Yginio Salazar, qui, en réalité, est mort un an plus tôt, en 1936. Vous voyez, moi aussi, comme Garrett, j’ai un peu triché avec la réalité.
BDzoom.com — Au-delà du livre de Pat Garrett sur le Kid, et probablement des articles de presse et livres d’étude, comment avez-vous réuni la documentation pour mettre en lumière les erreurs de Garrett et d’autres pistes plus conformes à la vie de Billy ?
Philippe Aymond — Je ne parlerai pas d’erreurs, mais plutôt de contre-vérités et d’omissions volontaires : son livre était un portrait à charge. Il le voulait ainsi, car la mort du Kid lui a été beaucoup reprochée, et sa biographie était un moyen pour lui de justifier son acte. Cela dit, plusieurs personnes de son entourage ont raconté, plus tard, qu’il avait beaucoup culpabilisé : à la fois d’avoir tué le Kid, mais aussi d’avoir écrit ce livre. Dans les années 1900, il avait même comme projet d’en publier une nouvelle version, plus proche de la réalité. Il n’en a pas eu le temps, il est mort assassiné en 1909.
De mon côté, pour essayer de comprendre qui était vraiment le Kid, je suis remonté aux sources. Heureusement, beaucoup de témoins des événements auxquels le Kid a été mêlé ont raconté leur version : que ce soit dans les journaux ou dans leurs autobiographies. La liste est longue : Frank et George Coe, le docteur Henry Hoyt, Susan McSween, John Poe, Jesus Silva, Sallie Chisum… Tous évoquent le Kid, sans forcément en faire un personnage important, d’ailleurs. Pour Sallie Chisum, par exemple, William Bonney n’était qu’un jeune cowboy totalement insignifiant. En tout cas, ils dressent tous du Kid un portrait beaucoup plus nuancé que Garrett. Ce qui n’implique pas non plus qu’ils disent la vérité : c’est d’ailleurs pour ça que j’ai intitulé l’album « Sur les traces de Billy the Kid ». Quand vous suivez quelqu’un à la trace, vous n’êtes jamais sûr de toujours suivre la bonne personne.
BDzoom.com — Graphiquement, le résultat est plus enlevé et spontané — bien que très tenu et mis en scène — que vos albums précédents, très encrés. Sans encrage, il s’agit de traits au crayon, puis une mise en couleurs (des encres ?) pour gagner en souplesse, en rapidité ?
Philippe Aymond — J’ai réutilisé la technique que j’avais expérimentée sur « Est-Ouest », mais de façon plus approfondie, plus aboutie, basée essentiellement sur l’aquarelle : une technique que j’aime beaucoup. Il n’y a pas eu d’encrage en effet, le dessin est resté à l’état de crayonné. Ce crayonné a été scanné, nettoyé, et imprimé sur un papier aquarelle. La mise en couleurs a été effectuée sur ce tirage imprimé. En réalité, c’est un mélange d’aquarelle et d’acrylique transparente. Globalement, les fonds sont plutôt à l’acrylique et les premiers plans, personnages, ombres, plus denses, plutôt à l’aquarelle.
Mais je n’avais pas de règles précises, j’ai adapté ma méthode à chaque séquence. Sauf sur les séquences en noir et blanc, car là, c’est du 100 % aquarelle, avec un noir plus ou moins dilué. Il est clair que cette façon de travailler permet d’aller plus vite, si on considère que mettre trois ans pour réaliser un album, c’est aller vite ! Les seules planches encrées de l’album sont la toute première et la toute dernière. Je laisserai les lecteurs découvrir pourquoi.
BDzoom.com — Quelles ont été les difficultés que vous avez rencontrées pour représenter cette époque (mais aussi celle du dessinateur, à la fin des années 1930) ? Et avez-vous respecté les visages des protagonistes réels ?
Philippe Aymond — Pour la représentation des deux périodes, j’ai réuni un maximum de photos de l’époque. Il y a une trentaine d’années, j’avais acheté dans une brocante toute une collection de livres édités dans les années 1970, par le magazine Time, sur la conquête de l’Ouest. Ils sont très richement illustrés de photos d’époque, et classés par thèmes : les chercheurs d’or, les villes champignons, les éclaireurs, etc. J’ai gardé ces ouvrages dans l’éventualité de faire un jour un western, et ils ont enfin servi ! Et puis, bien sûr, internet est venu compléter ma documentation pour toutes les recherches plus spécifiques. Par exemple, pour la reconstitution du magasin général de James Dolan à Lincoln, devenu ensuite le tribunal, j’ai tenu à restituer aussi précisément que possible le bâtiment tel qu’il était, ainsi que ses transformations. Et j’ai trouvé les plans, les étapes et les dates des modifications. J’ai pu d’ailleurs constater que, pour la scène de l’évasion du Kid dans le film « Pat Garrett et Billy the Kid » de Sam Peckinpah (4), celui-ci a reconstitué le véritable bâtiment, de manière quasi parfaite. Au cinéma, ce souci d’authenticité est assez rare, surtout dans les westerns.
Pour l’aspect physique des personnages, puisqu’ils ont donc tous existé, j’ai presque toujours pu partir de portraits d’époque, même si l’authenticité des clichés n’est pas certaine. Concernant Dan Dedrick, c’était assez amusant, car il ressemble beaucoup à Giuliano Gemma : un acteur italien star des westerns des années 1960. J’ai donc pu aussi m’aider de photos de cet acteur, notamment pour la partie 1937, où il apparaît très âgé. Pour le Kid lui-même, c’était plus compliqué. La seule photo certifiée qu’on a de lui le montre dans une tenue assez négligée, le chapeau enfoncé et de travers… Paulita Maxwell, qui le connaissait bien, disait que cette photo ne lui rendait pas du tout justice, donc je me suis un peu éloigné de la photo.
Et pour les décors et les paysages du Nouveau-Mexique, j’ai simplement ressorti la documentation qui m’avait servi pour le tome 12 de « Lady S », et qui se passe dans la même région. Même si, entre les années 1880 et aujourd’hui, les paysages ont été considérablement modifiés par l’élevage intensif. Il faut tenir compte de ce genre de détails quand on travaille sur un récit historique. Pour en revenir à Ray Alexander, je voulais faire de lui un mélange de Milton Caniff et d’Alex Raymond : cheveux gominés, visage assez rond… Dans mes recherches sur la ville de Lincoln, je suis tombé sur quelques photos du tournage d’un film de King Vidor, datant de 1930 : « Billy the Kid ». C’est le tout premier film réalisé sur le hors-la-loi. Et le visage du réalisateur correspond parfaitement à ce que je voulais. J’ai donc donné à Ray Alexander les traits de King Vidor. C’était une façon amusante de boucler la boucle.
BDzoom.com — Merci beaucoup, Philippe Aymond !
(1) Sur Philippe Aymond, voir notamment sur BDzoom.com : « ApocalypseMania » : intégrales des 2 cycles, Aymond & Bollée avant « Bruno Brazil »… ; Entre services chinois et CIA, des vacances mouvementées pour Lady S… ; Le retour de Lady S : mourir peut attendre ? ; « Lady S » : charme, diplomatie et terrorisme pour la 17e fois… ; Mission vers Mars, une machination diabolique : entretien avec Philippe Aymond et Laurent-Frédéric Bollée… ; Horreur boréale pour Bruno Brazil !…
(2) D’abord les quatre tomes de « Canal-choc » avec Hugues Labiano et Philippe Chapelle et sous la supervision de Jean-Claude Mézières, qui sont encrés par Philippe Aymond – à partir du T3, il participe aussi au découpage et/ou aux crayonnés (éditions Dargaud, 1990-1992), puis « Les 4×4 » par Aymond seul sur scénarios de Pierre Christin (quatre tomes aux éditions Dargaud, 1997–2000).
(3) « ApocalypseMania » (huit tomes aux éditions Dargaud, 2001–2010).
(4) « Lady S » (17 tomes parus aux éditions Dupuis, de 2004 jusqu’en 2024, série en cours), sur scénarios de Jean Van Hamme pour les neuf premiers tomes, d’Aymond lui-même pour les tomes 10–15, et de Laurent-Frédéric Bollée à partir du tome 16.
(5) Film américain de 1973 avec James Coburn, Kris Kristofferson, Jason Robards, Bob Dylan.
« Sur les traces de Billy the Kid » par Philippe Aymond
Éditions Glénat (29 €) — EAN : 9782344056141











































