L’impressionnant dessinateur serbe Gradimir Smudja s’est emparé d’un étonnant et méconnu haut fait de bravoure de l’histoire de l’art — qui s’est déroulé à Paris, juste avant le début de la Seconde Guerre mondiale —, afin de le raconter en bande dessinée dans un diptyque dont le premier tome vient de sortir et où il impose, une fois de plus, son flamboyant style graphique… mais toujours avec beaucoup d’humour et de fantaisie. Le 14 juillet 1939, Jacques Jaujard, directeur du Musée du Louvre en place, va organiser le plus grand déménagement d’œuvres artistiques au monde (4 000 merveilles, dont « La Joconde », « Le Radeau de la Méduse » ou la « Victoire de Samothrace »). Ceci pour éviter qu’elles tombent dans les griffes des nazis : incroyable, mais vrai !
Lire la suite...« Hoodoo darlin’ » par Léonie Bischoff
Les histoires de mondes parallèles (version Enfer vaudou), c’est pas ma tasse de thé, mais en couverture de cet album le regard troublant d’une femme violette aux cheveux noirs bouclés entourée d’animaux aquatiques monstrueux m’a intrigué. Trois pages plus loin, un vol de corbeaux faméliques sur fond de page blanche attise l’impression : étonnant ! Et la première planche – dessin pleine page – confirme que Léonie Bischoff possède un sacré coup de crayon…
L’illustration est muette : une camionnette verte, américaine, dévale une pente alors qu’un orage menaçant noircit le ciel, que les arbres orangés sont malmenés et qu’un corbeau bleuté quitte une branche morte au premier plan. La séquence inaugurale, à laquelle ce dessin sert d’amorce très efficace, est à la fois classique et exemplaire : mise sous pression du lecteur dans un pré-générique très visuel ! La femme de la couverture, une femme noire, est au volant, blessée, un couteau fiché dans la poitrine ?!
Puis long flash-back. Retour quelques mois plus tôt dans ce bout de Louisiane oublié en plein bayou. Une bicoque, une séance vaudou. On tente d’extirper on ne sait trop quel mal à une femme blanche. Déjà vu, oui, mais si bien rendu par le jeu des couleurs et d’un graphisme un poil déséquilibré, et par un manque de proportions volontaire accentué par un sens du cadrage incontestable. Des flics bien blancs, bien racistes, arrivent et l’un d’eux jette un regard ému à la jeune femme, Adèle, mais l’histoire ne va pas dans cette direction, pas encore, car Adèle est une apprentie. Son ami Siméon tente désespérément de lui inculquer le savoir vaudou, de lui apprendre comment entrer en relation avec les esprits et c’est finalement par hasard et par erreur qu’elle va découvrir ce monde de l’au-delà. L’immersion fait basculer la lecture. On retourne le livre pour profiter de doubles pages formant planches, le temps d’une virée fascinante dans un monde fantastique et morbide, à la rencontre d’individus qui expriment en bulles des « lettrages » indéchiffrables : une drôle de cavalcade, puissante, artistique, esthétique mais un cauchemar. Ou pas.
Malgré elle, Adèle va devoir s’impliquer : pour réparer son intrusion les Maîtres lui réclament en effet de récupérer cinq esprits fugitifs, cinq exorcismes donc. C’est à chaque fois l’occasion de cases qui sont de petites perles de mise en scène. Tout n’est pas parfait dans cet album, mais après quelques publications plus confidentielles aux éditions Manolosanctis, voilà en tout cas une réalisation très professionnelle. Il n’y a quasiment pas de pages sans case qui force le regard à s’arrêter pour apprécier un jeu chromatique percutant – Léonie est une coloriste exceptionnelle – ou un trait fuyant qui compose des perspectives mollassonnes ou des contours de personnages à la Loustal. Alors, qu’on aime ou non les virées mystiques et la magie supposée de divinités africaines, la découverte est plus que conseillée…
Alors, bon voyage ! …
Didier QUELLA-GUYOT ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook).
http://bdzoom.com/author/didierqg/
« Hoodoo darlin’ » par Léonie Bischoff
Éditions KSTR (16 €) – ISBN : 978-2-2030-4703-7













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