Manu Larcenet nous livre peut-être ici son album le plus personnel, après « Le Combat ordinaire » et « Blast » ! Il nous parle de la mort et de la vieillesse, cherchant à regarder en face ce qui nous échappe : la maladie, la solitude, l’angoisse, les liens que l’on a brisés, le temps qui passe, l’inadaptation à la société… Plus radicalement encore, en se dessinant au bord du vide et en retirant presque tout ce qui pourrait faire écran entre son personnage et le lecteur, il laisse planer cette question qui revient lorsque tout le reste s’effondre : à quoi bon ? « L’Insensé » est un album poétique que certains jugeront parfois inconfortable, mais qui est d’une puissance rare : une œuvre qui refuse les facilités de l’émotion, pour mieux atteindre quelque chose de beaucoup plus profond…
Lire la suite...« Cet été-là » par Jillian Tamaki et Mariko Tamaki
La couverture de l’album représente le saut dans le vide, vers l’eau tourmentée d’un lac, de deux filles, l’une au corps d’enfant, l’autre pas encore adolescente. Belle et sobre métaphore du dernier été avant le basculement définitif vers l’inconnu et angoissant âge adulte. Écrit et dessiné par deux cousines canadiennes, ce roman graphique doux et mélancolique s’attarde sur les moments de doute ou de grâce et les multiples non-dits d’un été de vacances d’une jeune fille de 13 ans, observatrice et inquiète.
Comme tous les étés, Rose — 13 ans — et Windy — 11 ans — se retrouvent pour passer des vacances en famille au bord du lac Awago, dans la campagne du Nord-Est américain. Entre jeux, confidences et problèmes familiaux, elles entrent peu à peu dans l’adolescence. Rose ne comprend pas pourquoi ses parents se déchirent avant d’entrevoir un lourd secret à la fin de son séjour.
Windy, plus jeune, a des préoccupations différentes, elle aime encore jouer alors que Rose suit avec beaucoup d’intérêt les flirts et démêlés d’un groupe d’adolescents plus vieux de trois ou quatre ans, un gouffre à cet âge-là. Elle prend conscience qu’elle change et que ses envies ne sont plus les mêmes. La sexualité d’adolescents plus âgés l’intrigue, sans qu’elle puisse en parler avec son amie plus jeune.
Les deux auteures canadiennes, deux cousines, ont déjà admirablement décrit les affres de l’adolescence féminine dans « Skim », roman graphique traduit aux éditions Casterman. Là encore, loin de tout cliché et de tout effet racoleur, elles offrent une vision juste et sensible de la préadolescence, de cet âge où l’on quitte brutalement les dernières illusions de l’enfance pour affronter après de nombreuses déceptions le monde des adultes.
Le trait réaliste, fluide et précis, de Jillian Tamaki donne une épaisseur psychologique aux tourments existentiels endurés par la jeune héroïne. Ce récit d’apprentissage, qui prend la forme d’un journal, est crédible, émouvant et profond. Il est rythmé par des moments doux-amers qui cristallisent la transition parfois, brutale, parfois nonchalante de la naïveté de l’enfance vers les ambiguïtés du monde adulte.
Laurent LESSOUS (l@bd)
« Cet été-là » par Jillian Tamaki et Mariko Tamaki
Éditions Rue de Sèvres (20 €) – ISBN : 978-2-36981-088-9













