Quel beau récit en bande dessinée que ces bouleversantes « Mémoires d’un garçon agité » : l’histoire d’un gamin émotionnable d’une dizaine d’années qui a décidé d’arrêter de grandir et de se raconter, à l’aide de la vieille machine à écrire familiale. Ce refuge dans l’écriture est le seul moyen qu’il a trouvé pour essayer de stopper le temps : pour oublier le fait de se sentir responsable, ainsi que la douleur subie devant l’anéantissement de ce qui était jusque-là sa vie. Le sensible dessin à la Sempé de Valérie Vernay et cet attachant personnage qui retrace des anecdotes de sa courte existence pourraient nous faire penser au Petit Nicolas, mais le propos du scénariste Vincent Zabus — par ailleurs poète et dramaturge — est tout autre : l’humour n’est là que pour dissimuler la gravité du sujet.
Lire la suite...« Sœurs des vagues » : c’est l’amer qui prend les femmes…
Nouvelle-Écosse, 1914. Alors que l’Europe est dévastée par la guerre, les femmes de Peggy’s Cove attendent le retour des marins. Cinq d’entre elles, unies par de sombres secrets, vont devoir composer avec un mystérieux naufragé amnésique et deux criminels d’Halifax, venus chercher les véritables raisons de la disparition de plusieurs navires. Renouant avec les atmosphères maritimes, Tristan Roulot et Mikaël composent un one-shot aux multiples tensions. Un thriller taiseux qui nage en eaux troubles, dans un jeu de dupes faisant beaucoup de vagues…
Depuis les triptyques ou diptyques « Promise » (2013), « Giant » (2017), « Bootblack » (2019) et « Harlem » (2022), nous connaissions déjà les talents graphiques de Mikaël en matière de décors historiques américains début de siècle, mâtinés d’ingrédients issus du polar. Les lecteurs des séries évoquées retrouveront là les couleurs tirant vers le sépia de son dessin ciselé et documenté, associé à des thématiques par ailleurs très bien développées par Tristan Roulot (« Hedge Fund », « Chroniques diplomatiques », « Le Convoyeur ») : le féminisme et la sororité, les rapports propres à une communauté, les terribles secrets et vieilles rancœurs accumulées, l’obligation cependant de s’unir face à une mâle adversité, souvent mortifère.
Comme l’exprime la couverture avec ses aplats noirs et rouges volontiers crépusculaires, la sévérité est de mise. Voici un village côtier perçu en contreplongée, installé sous un phare (éteint), près de rochers ruisselants et battus par les vagues. Cinq femmes, équipées de lourds paniers, semblent attendre quelque chose : le retour des marins ? Un signal ou un événement particulier ? À moins qu’il ne s’agisse de récupérer quelques débris, objets charriés par les flots et rejetés sur le rivage. Ne guettent-elles pas en définitive les épaves liées à un récent naufrage ? Les lecteurs sont ainsi guidés visuellement vers une hypothèse plutôt inquiétante… Mais laissons volontairement sans réponses ces mystères, au risque sinon de divulgâcher tout ou partie de l’intrigue.
Se connaissant depuis plusieurs années, résidant tous deux au Québec, Tristan Roulot et Mikaël n’avaient cependant encore jamais travaillé ensemble. Réunis pour ce huis-clos au bout du monde, ils évoquent très directement la condition de femmes réduites à une longue attente et autant d’incertitudes : si la pêche à la morue n’est pas fructueuse, elles ne pourront nourrir leurs enfants… C’est cette existence, rude et austère, qui va en pousser certaines à chercher d’autres moyens de subsistance, afin de prendre leur destin en mains. Dans les années 1910, les femmes des petites communautés littorales devaient essentiellement s’occuper de l’éducation des enfants, des tâches ménagères, des parcelles agricoles et de petits élevages, ainsi que du séchage des poissons et de la réparation des cordages. Beaucoup œuvraient comme domestiques, servantes, blanchisseuses, couturières ou gardiennes d’enfants, catégories professionnelles bien identifiées dans les nomenclatures des recensements effectués durant cette décennie.
Afin de se documenter, les auteurs se sont réellement rendus à Peggy’s Cove, sur la côte Est de la Nouvelle-Écosse. Comme l’explique Mikaël, « [sur place], on comprend très vite que ces villages se sont constitués à partir d’une poignée de personnes, par agglomération de vagues successives de petites communautés aux origines bigarrés ». L’analogie avec la mythologie du western devient plus évidente, selon Tristan Roulot : « Ces villages étaient animés d’un esprit pionnier, en premier lieu parce que ces gens s’associaient pour des raisons de survie. » Inspiré par les intrigues croisées et les ambiances pesantes de la série « Peaky Blinders » (2013-2022) et des films des frères Coen, « Sœurs des vagues » est un one-shot de 112 pages non manichéen, qui a toute sa place dans la collection Signé du Lombard. Pour les collectionneurs, signalons la parution conjointe d’une édition augmentée pour la librairie Bulle Le Mans (600 exemplaires de 120 pages avec couverture alternative, dossier additionnel [huit pages] et ex-libris exclusif).
Philippe TOMBLAINE
« Sœurs des vagues » par Mikaël et Tristan Roulot
Éditions du Lombard (21, 95 €) — EAN : 978-2808212571
Parution 30 janvier 2026

















