Après deux enquêtes contemporaines d’Eva Rojas, sa psychiatre tourmentée, Jordi Lafebre a voulu s’autoriser une petite récréation : un récit plus court et plus contemplatif. Or, son éditeur souhaite justement lancer une nouvelle collection appelée Intermezzo, avec peu de pages (32) et un format moins grand (dit comics), donc moins coûteuse et plus accessible que celles proposant des romans graphiques de plus en plus chers. D’où la réalisation de ce truculent voyage en montgolfière de deux adolescents britanniques du XIXe siècle en marge de la société : une rêveuse souffrant de narcolepsie (elle s’endort à tout moment) et son ami d’enfance, éternel indécis. Une amusante aventure aussi poétique que rafraîchissante : ce qui tombe bien en cette période caniculaire !
Lire la suite...« La Femme au portrait » : le miroir hollywoodien se brisa…
Hollywood, fin des années 1940. Sur un plateau de tournage, on vient d’assassiner un veilleur de nuit afin de voler un tableau : « La Femme au portrait ». La détective privée Miss X, ancienne actrice aussi caustique que séduisante, mène l’enquête aux côtés du réalisateur Ernst Spieler. Lequel demeure sur la liste des suspects ! Auteurs d’un habile polar à clés, Antonio Lapone et Nicolas Tellop rendent un très bel hommage à l’âge d’or du cinéma américain : au fil des planches, le film noir se glisse sous la ligne claire, entre peinture et 7e art…
Ville-monde truffée de faux-semblants, de rêves de gloire et de désillusions, Los Angeles apparait comme une cité mythique et pour ainsi dire méta. Magnifiée par la machine à rêves hollywoodienne, elle est capable de recréer, tel un parc d’attractions, toutes les ambiances et tous les genres, pour le meilleur comme le pire : univers antiques (les premières planches s’inscrivent du reste dans un décor digne du « Mystère de la grande pyramide » d’E.P. Jacobs), western, anticipation, épouvante, drame… ou polar. En fin connaisseur de la bande dessinée et du cinéma, Nicolas Tellop, rédacteur en chef des Cahiers de la BD et de La Septième Obsession, également auteur de divers essais (citons ici « L’Anti-atome : Franquin à l’épreuve de la vie », paru chez P.L.G en 2017 et « Richard Fleischer : une œuvre », publié chez Marest en 2021) s’amuse naturellement à mêler le vrai et le faux. Un scénario qui circule de cases en planches, en décryptant les crispations et conflits d’ego typiquement hollywoodiens.
Outre la diversité des pistes et interrogations ouvertes, enquête oblige, les lecteurs cinéphiles pourront naturellement retrouver des références à quelques authentiques stars et chefs-d’œuvre des années 1940… parfois sous des noms d’emprunts : Jane Brennet renvoie ainsi à un personnage (Jane Bennet) incarné par Maureen O’Sullivan dans une adaptation d’ « Orgueil et Préjugés » en 1940, tandis qu’Edgar W. Robinson évoque Edward G. Robinson et que le réalisateur au monocle Ernst Spieler est tout entier calqué sur Fritz Lang (en rappelant également Erich von Stroheim). Comme le suggère le titre de l’album, « La Femme au portrait » se réfère pour sa part au thriller éponyme réalisé par Fritz Lang en 1944… avec Edward G. Robinson et Joan Bennett. De Gene Tierney au « Laura » d’Otto Preminger (1944), du « Portrait de Jennie » (William Dieterle, 1949) à Nicholas Ray (« La Femme aux maléfices », 1950), l’album invite à revoir les classiques en ouvrant l’œil : indices dissimulés à la manière d’une mise en abyme, intrigue hitchcockienne et mystères inhérents aux coulisses des tournages s’y superposent de manière troublante et viscérale. Jouant avec les codes du film noir, Tellop et Lapone remplacent le détective privé masculin par une femme, Miss X, dont nous ne saurons jamais le véritable nom. Entre ombres, lumières et vérités, encore : « Plus on avance et moins on y voit clair », remarquera ainsi astucieusement la détective, avec un certain sens de l’à-propos. Le cinéma et la peinture partagent un profond dialogue esthétique où l’artifice – décors peints, trucages, jeux de lumière et composition, gros plan, veine biopics – sert de pont magique entre l’image fixe et le mouvement, la transposition et la métamorphose dans le renouvellement d’une présence. De fait, ce sont les détails visuels qui permettront ici à l’enquête d’avancer…
Notablement inspiré depuis les années 1990 par des auteurs comme Yves Chaland, Walter Minus, Philippe Berthet ou Serge Clerc, le Turinois Antonio Lapone as su innover en développant un style ligne claire très personnel, aisément identifiable. Après « Greenwich Village » (Kennes, 2015-2017) et « Gentlemind » (Dargaud, 2021-2022), son style trouve un aboutissement dans le présent album, avec un dessin plus précis, des cadrages cinématographiques et des couleurs parfaitement adaptés au propos.
Achevons cette chronique en évoquant les couvertures des deux éditions disponibles (couleurs ou noir et blanc). Comme on s’en doute, leurs compositions graphiques et titres inclinés (voir ceux de « La Femme aux maléfices »/« Born to Be Bad » en VO) et d’ « Assurance sur la mort » réalisé par Billy Wilder en 1944) sont des hommages plus ou moins directs aux codes visuels de l’âge d’or du cinéma américain et du film noir : elles évoquent ainsi de nombreuses affiches des années 1940, qui mettaient toutes en scène des silhouettes mystérieuses de femmes fatales, des jeux d’ombres expressionnistes (les fameuses stries de lumière à travers des stores ou des encadrements de portes) et des hommes – en smoking ou imperméables – découvrant un secret ; à moins qu’ils ne soient pris au piège, parfois fatal, de la séduction. Sous les titres penchés, jaunes, noirs ou rouges, l’ambition, la jalousie et la violence sont autant de passions déstabilisantes, qui entachent la route du crime. Derrière l’usage des codes et des archétypes évoqués, les auteurs se jouent des identités génériques pour questionner le « je » : le portrait, ou l’art du face à face en miroir. Comme le dit Miss X, « que sait-on au juste de ce qui se loge à l’intérieur de chacun ? »…
En complément de cette chronique, nous remercions les auteurs qui ont accepté de commenter leur album sur trois points : à propos de sa genèse, de la méthode de travail adoptée et de la réalisation de la couverture.
La genèse :
« Antonio Lapone était désespérément à la recherche d’un scénario et il m’a proposé de lui en écrire un. On correspondait depuis un certain temps sur les réseaux sociaux et on s’était découvert beaucoup de points communs, notamment des passions partagées. Je n’avais encore jamais vraiment écrit de scénario de bande dessinée, si ce n’est des histoires courtes pour Métal hurlant ou La Septième Obsession. C’était donc un défi pour moi, et même plus que ça : la perspective de réaliser un rêve que je n’avais jamais vraiment osé faire. Antonio m’a confié ses envies de travailler autour du film « La Femme au portrait » de Fritz Lang, qui compte parmi mes préférés également. De mon côté, j’avais à cœur de raconter une histoire qui ne soit pas non plus bâtie uniquement sur des références. Je voulais raconter une histoire personnelle. Alors je suis parti sur l’idée d’un tournage d’un film intitulé « La Femme au portrait », mais qui n’est pas tout à fait celui de Fritz Lang. Il est interrompu parce qu’il y a eu un meurtre dans le but de voler le fameux tableau. À partir de là, le récit s’engage dans une enquête à l’intérieur des coulisses d’Hollywood et à travers Los Angeles, dans les années 1940. »
« Le lecteur cinéphile pourra s’amuser à retrouver les clins d’œil disséminés au fil de l’intrigue, mais ils ne sont pas du tout nécessaires pour en apprécier la lecture. Je voulais à tout prix éviter l’exercice de style pour happy few… Plus qu’à des films précis, Antonio et moi voulions faire référence à une époque, une atmosphère propre aux productions hollywoodiennes des années 1940, mais aussi certaines obsessions qui caractérisent ce cinéma, et qui – en tout cas pour moi – ont largement forgé mon imaginaire. Ainsi, l’accessoire du tableau n’est pas qu’une allusion appuyée à « La Femme au portrait » de Lang, mais à quantité de films dans lesquels le récit est construit autour d’une ou plusieurs peintures. J’adore quand la narration en images s’appuie sur d’autres régimes d’images : il y a là une espèce de mise en abyme qui me fascine beaucoup. »
« Au-delà du film noir des années 1940, notre histoire regarde aussi en direction du giallo italien des années 1970, les films de Mario Bava, Dario Argento, Lucio Fulci et tant d’autres. Évidemment, notre enquête est moins sanglante, moins érotique, aussi, mais la manière dont l’énigme est traitée doit beaucoup au giallo. C’est amusant, car le film noir et Lang en particulier ont inspiré ce genre de film. On a mélangé un peu tout cela pour créer quelque chose d’assez singulier – du moins je l’espère. En tout cas, je voulais vraiment réaliser avec Antonio une bande dessinée qui se dévore et qui procure beaucoup de plaisir à son lecteur. Mon intention principale, c’est de renouer avec le plaisir que j’éprouvais moi-même, quand j’étais plus jeune, à la lecture d’une bande dessinée. Idéalement, j’aimerais que le lecteur recommence l’album aussitôt après l’avoir fini, comme moi je le faisais… »
Méthode de travail :
« J’ai proposé à Antonio un découpage assez détaillé, avec des idées de mise en scène et de mise en cases très précises. Antonio les a parfaitement comprises, car il les a souvent sublimées en y ajoutant beaucoup de dynamisme dans les cadrages, ainsi qu’une science des éclairages tout à fait remarquable. Il faut regarder l’édition en noir et blanc pour se rendre compte à quel point Antonio agit quasiment en directeur de la photographie, à l’image de ceux qui nous émerveillent dans le cinéma de l’époque. Il y a quelque chose d’expressionniste dans sa ligne claire qui en fait une fascinante ligne noire, une ligne polar. Je dois dire que, pour un premier scénario, j’ai été particulièrement gâté, car je suis moi-même un grand amateur de ligne claire. Comme Antonio, je vénère Yves Chaland ou Ted Benoit, par exemple. Découvrir les planches dessinées par Antonio, au fur et à mesure, a été un enchantement. »
Couverture :
« La couverture a donné du fil à retordre à Antonio. Il en a proposé plusieurs, au fur et à mesure qu’il réalisait l’album, et ce n’était jamais complètement satisfaisant. Attention, l’image était toujours magnifique (d’ailleurs l’une d’entre elles donne lui à un tirage d’art chez French Paper Gallery à Paris), mais ce n’était pas la couverture. C’est tout à la fin qu’Antonio a eu l’idée de cette image très graphique, qui joue sur la superposition de différents plans. Je trouve qu’elle est très suggestive, mystérieuse, et surtout graphiquement très forte. On entre dans la tête de Miss X, l’enquêtrice, même si elle reste très secrète tout au long de cette aventure. »
Philippe TOMBLAINE
« La Femme au portrait » par Antonio Lapone et Nicolas Tellop
Éditions Dargaud (21,50 €) — EAN : 978-2205212303
Parution 28 août 2026
Édition noir et blanc (104 pages avec couverture alternative)
Éditions Dargaud (25,95 €) — EAN : 978-2205216974
Parution 28 août 2026


















































