« Lussye » : une belle relecture au féminin de l’« Odyssée », à la fois amusée et respectueuse…

Depuis l’Antiquité, la mythologie est une source inépuisable de fictions en tout genres. Il y bien sûr les péplums du type « L’Odyssée » – remis au goût du jour avec le dernier film de Christopher Nolan -, mais aussi des récits d’aventures décalés qui mêlent à des péripéties nombreuses, des références humoristiques et pourquoi pas un regard contemporain sur des thématiques sérieuses. Un pari ambitieux et parfaitement tenu par Nicolas Ryser et Nicolas Pothier avec « Lussye ».

Dans la petite île grecque d’Adéia, dans l’antiquité, une adolescente de 14 ans veux s’émanciper de ses parents et découvrir le vaste monde, jusqu’au royaume des Amazones. Lussye rêve de devenir une femme libre. Qui peut l’en blâmer et l’empêcher de réaliser son rêve : ses parents bien sûr ! Ainsi, un beau matin, elle quitte le domicile familial en laissant une lettre pour expliquer son projet : « Franchir le Péloponnèse du sud au nord et aller tout au bout de la frontière, là-bas, aux confins du pays. Je sais c’est un peu loin. Mais ne vous inquiétez pas… pour ne pas me perdre, je me dirigerai la nuit avec les étoiles. »

Ses parents se lèvent on ne peut plus inquiets. On le serait à moins ! Son père regrette de lui avoir lu tant de récits mythologiques, car la jeune fille est maintenant persuadée d’avoir été adoptée et d’être une fille de Zeus. Ils vont prier dans un temple la déesse Athéna, mais se font berner pas sa sœur Hébé qui répond à sa place. La jeune déesse, pour qu’ils retrouvent leur fille, les transforme en petits montres légendaires : cyclope et harpie.

Commence alors un véritable voyage initiatique pour Lussye, accompagnée de ses parents métamorphosés qui n’ont pas dévoilé leur véritable identité. Ils s’embarquent sur le navire de Jason, qui a bien d’autres objectifs, avec son équipage de l’Argo, puis l’adolescente affronte le géant Talos au corps recouvert de bronze, aborde l’île de la redoutable magicienne Circé et, avant d’apercevoir le royaume des Amazones de la reine Hippolyte, elle doit se débarrasser de monstres marins : tritons et sirènes.

« Lussye » page 9.

À l’issue de cette véritable odyssée au féminin, Lussye a grandi, s’est affirmée… malgré le jeu cruel des dieux qui ont continuellement manipulé son parcours. Hébé, déesse de la jeunesse, de la vitalité et de la vigueur, a parié avec Dionysos, dieu de la fête, de la vigne et du théâtre, qu’elle ramènera Lussye et ses parents chez eux. Pour rompre son ennui, le dieu de l’Olympe tente tout pour les en empêcher et, bien sûr, sans règles du jeu : tous les coups sont permis !

Sur 96 pages, sans aucun temps mort, nous suivons les aventures de Lussye. Vous aurez remarqué que ce prénom est l’anagramme d’Ulysse : le roi légendaire d’Ithaque. La bande dessinée est bien une relecture décalée de l’« Odyssée » d’Homère. Loin de la guerre de Troie et de batailles bien masculines, le voyage de la féministe avant l’heure Lussye est plus pacifique, mais tout aussi tumultueux.

Il est de plus agrémenté par l’humour délicieux et référencé du scénariste Nicolas Pothier, que ce soit dans les situations où il plonge son héroïne : par exemple au cœur des épreuves loufoques inventées pour elle par la reine des Amazones, ou par des dialogues toujours amusés.

Citons le dieu Arès qui évoque la susceptible Athéna : « Je suis certes le dieu de la guerre, mais je tiens quand même à avoir la paix » ou un vieux pêcheur avertissant les parents de l’héroïne : « C’est dangereux d’aller au bout du monde. Ils le savent que la Terre est plate ? » et que dire de la dernière image avec l’aède Homère qui cite malicieusement les vers de Joachim du Bellay : « Heureux qui comme Lusssye a fait un beau voyage ou comme celui-là qui conquit la toison, et puis est retournée, pleine de force et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge… »

Nous apprécions toujours autant, dans cette rubrique, le travail plein de tendresse et d’humour de Nicolas Pothier depuis « Ratafia » jusqu’à « Un travail pour Fantomiald », « Mickey contre l’Alliance maléfique », « Walhalla » ou la série « Revanche ».

« Lussye » page 43.

L’ancien Pinailleur de la revue BoDoï (c’était le nom de sa célèbre rubrique), s’est associé  à Nicolas Ryser, pour cet album qui nous relate une odyssée décalée dans tous les sens du terme.

Son trait cartoonesque, rond, coloré et expressif, apporte de l’énergie à un récit déjà dopé par de multiples rebondissements.

Bande dessinée pétillante d’un humour réjouissant, « Lussye » est un album tout public qui traite de belles thématiques : de l’émancipation d’une adolescente de la tutelle parentale vers toutes les possibilités de l’âge adulte à un agréable rappel pédagogique des mythes grecs et des subtilités de la mythologie antique.

Laurent LESSOUS  (l@bd)                                                                                        

« Lussye » par Nicolas Ryser et Nicolas Pothier

Éditions Delcourt (16,50 €) – EAN :  9782413045809

Parution 10 septembre 2026

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