Après son remarquable « Hoka Hey ! », Neyef met en scène des enfants livrés à eux-mêmes dans un monde en ruines. Bien entendu, on peut lire « Les Enfants perdus » comme une nouvelle version du mythe (débarrassé de ses fées et de ses paillettes) de l’enfant qui refuse de grandir… mais on peut aussi y voir une histoire de fratrie, un récit sur l’amitié et, surtout, une fable sur ce qu’il reste de l’enfance lorsque les adultes ont déserté…
Lire la suite...« Le Silence et la colère » : dans le fracas et les traumatismes des Trente Glorieuses…
Entamé en 2013 avec le très picaresque « Au revoir là-haut », l’ambitieux feuilleton du siècle de Pierre Lemaitre s’est poursuivi en 2022 avec une tétralogie intitulée « Les Années glorieuses ». Après « Le Grand Monde » (Rue de Sèvres, janvier 2025), Christian de Metter continue à son tour son méticuleux travail d’adaptation avec « Le Silence et la colère ». En 1952, Jean, François et Hélène Pelletier ont désormais quitté le Liban et vivent en France, chacun affrontant à sa manière les bouleversements de l’après-guerre. Ou comment les convulsions intimes, sociales et historiques creusent le portrait d’un pays en pleine transformation, entre tabous levés et nouveaux rapports de force…
Côté Pierre Lemaître, il y eut d’abord une trilogie : « Les Enfants du désastre », constituée par « Au revoir là-haut » (Prix Goncourt 2013 ; film par Albert Dupontel en 2017), « Couleurs de l’incendie » (2019) et « Miroir de nos peines » (2020). Ensuite une tétralogie, composée de : « Le Grand Monde » (2022), « Le Silence et la colère » (2023), « Un avenir radieux » (2025) et « Les Belles Promesses » (2026). À partir de 2015, Christian de Metter et les éditions Rue de Sèvres entreprennent d’adapter chacun de ces épais ouvrages (544 à 592 pages) en romans graphiques, sous des titres éponymes (voir ainsi nos précédentes chroniques consacrées en 2015, 2020 et 2023 à « Au revoir là-haut », « Couleurs de l’incendie » et « Miroir de nos peines ».
À partir du « Grand Monde », l’intrigue, débutée en 1948, suit un personnage devenu collectif : la famille Pelletier. Établie à Beyrouth, cette dernière doit tout au père : Louis, devenu entrepreneur et gérant d’une savonnerie en pleine croissance. Pourtant, de Paris à Saïgon, dans le contexte de la fin du mandat français au Levant (1923-1946), ces quatre enfants n’ambitionnent que de suivre d’autres chemins : Jean, François et Hélène recherchent des opportunités professionnelles en France (le textile, le journalisme…), tandis qu’Étienne recherche son amant (le légionnaire belge Raymond, porté disparu pendant la guerre) en Indochine.
Au début du « Silence et la colère », Jean, toujours mal marié et en proie à des colères assassines, poursuit en 1952 l’expansion de son entreprise de textile, alors que François et Hélène travaillent au sein de la rédaction du journal Le Soir. Comme le souligne la couverture, dont le visuel s’inspire de portraits de femmes reporters et photographes telles Lee Miller ou Vivian Meier, l’intrigue s’intéresse plus particulièrement à la journaliste Hélène. Celle dont le regard plus libre et la détermination la conduisent à s’intéresser aux oubliés du progrès : notamment aux habitants d’un village menacé de disparition par la construction d’un barrage hydroélectrique. Le destin du fictif bourg de Chevrigny, promis à être englouti sous les eaux, condense ainsi les contradictions d’une époque qui sacrifie des populations au nom de l’avenir. Précisons que la fiction s’inspire ici de l’histoire bien réelle de la construction, en 1952, du très haut barrage du Chevril (s’élevant à 181 mètres, il est toujours le plus grand de France) et de l’expulsion des 387 habitants du village de Tignes, en Savoie.

Un autoportrait de Vivian Maier et l'affiche du film « Lee Miller » (Ellen Kuras, 2024) : des sources d'inspiration pour la couverture.

L'engloutissement du village de Tignes (1952). Ici, lors de la vidange du barrage (Le DL /Thierry Guillot).
En apparence, la France de 1952 avance vers la prospérité. La croissance économique, la modernisation industrielle et l’essor de la consommation dessinent les contours des futures Trente Glorieuses. Mais derrière cette promesse de progrès, les tensions demeurent nombreuses : rapports de classe, domination masculine, conflits sociaux, violence conjugale, contrôle des corps et des consciences, à l’heure où l’avortement est encore un sujet tabou et condamnable devant la loi. Hélène elle-même cherche à conquérir son indépendance dans un univers encore largement dominé par les hommes. C’est toute l’ambivalence de cette période qu’exprime Pierre Lemaître (dans la droite ligne des feuilletonnistes du XIXe siècle) et que Christian de Metter traduit et met en scène à travers son style graphique unique, lequel renvoie immanquablement aux sombres ambiances du polar et du roman noir. Très documenté, travaillant à partir de dessins ou croquis rapides repris numériquement, ce dernier ne recherche pas la précision photographique : il vise plutôt une vérité émotionnelle, capable de rendre immédiatement perceptibles la fragilité d’un personnage, la violence d’une situation ou l’inquiétude d’une époque. Le dessin, sous l’angle du reportage et du témoignage recueilli, rejoint le cœur semi-documentaire de l’intrigue : la colère sourde, les silences, les cris, les peurs, les traumatismes et les moyens d’échapper à tout cela. Avec, au fil des planches, tous les rapports de force sociétaux d’une époque : intérêts des patrons contre ceux des ouvriers, attraction des villes contre désertification des campagnes, rupture de la modernité contre les archaïsmes d’avant-guerre. À suivre dans « Un avenir radieux »…
Philippe TOMBLAINE
« Le Silence et la colère » par Christian de Metter, d’après Pierre Lemaître
Éditions Rue de Sèvres (25 €) — EAN : 9782810209026
Parution 14 octobre 2026






















