« Les Enfants perdus » : une poignante relecture de « Peter Pan », où l’enfance n’est plus un refuge…

Après son remarquable « Hoka Hey ! », Neyef met en scène des enfants livrés à eux-mêmes dans un monde en ruines. Bien entendu, on peut lire « Les Enfants perdus » comme une nouvelle version du mythe (débarrassé de ses fées et de ses paillettes) de l’enfant qui refuse de grandir… mais on peut aussi y voir une histoire de fratrie, un récit sur l’amitié et, surtout, une fable sur ce qu’il reste de l’enfance lorsque les adultes ont déserté…

Casper, Milo, Rufus, Paddy et Dany sont une bande de gamins qui ont fait de la débrouille un mode de vie et qui se sont construit une sorte de famille de fortune. Abandonnés par les « grandes personnes », ils traînent ensemble dans une métropole dévastée où ils font du skate, fument ou picolent, comme bon leur semble. Leur monde est celui de l’après : après l’insouciance, après les illusions… et après les adultes.

Comme on ne leur a jamais vraiment donné le choix, ils ont grandi trop vite, refusant désespérément de se transformer en ceux qui les ont délaissés. Toutefois, chacun va finalement reproduire le schéma familial qu’il a connu, tombant dans la drogue, la violence… puisque, parfois, quand ils veulent se protéger, ils deviennent eux-mêmes dangereux. Pourtant, ils restent des gosses : des gosses qui font les fiers, qui se chamaillent, qui rient, qui s’aiment et qui ont, souvent, une peur panique de se retrouver seuls.

C’est alors qu’arrive Wendy… Le prénom suffit à faire surgir dans la tête du lecteur les tous les protagonistes du Pays imaginaire : on croisera même une sorte de Capitaine Crochet ! Mais, ici, ce pays n’a rien d’un paradis : ce n’est qu’un bout de terre déshérité, où l’on survit. Et les gamins qui le peuplent n’y sont pas éternellement heureux. Ce ne sont que des gosses blessés qui tentent de maintenir debout une communauté menacée de toutes parts et qui jouent aux adultes, parce que personne n’est là pour tenir ce rôle à leur place.

C’est notamment le cas pour Casper qui cherche surtout à protéger son petit frère Milo. Hélas, il ne dispose ni de pouvoirs ni de solution miracle : il a seulement sa rage, son affection et les armes que l’entourage violent lui a apprises. Or, en prenant des décisions qui le dépassent, il risque de mettre en péril le fragile équilibre du groupe…

En refaisant revivre les figures du célèbre conte de J. M. Barrie adapté en dessin animé par Walt Disney, Neyef ne cherche ni à l’illustrer ni à le moderniser gentiment : car il nous propose une histoire non pas sur le refus de grandir, mais sur l’impossibilité de grandir correctement. Alors qu’il aurait pu se contenter d’un récit sombre, voire misérabiliste, sur des enfances fracassées, l’auteur a également insufflé de la beauté partout où elle peut encore apparaître : dans une course en skate, dans un regard, dans une complicité silencieuse ou dans une lumière qui traverse les ruines.

Avec pourtant peu d’albums à son actif (produits particulièrement pour Run et son Label 619, dont les collectifs « DoggyBags » et « Midnight Tales », puis la série parallèle à l’univers de « Mutafukaz » qu’est « Puta Madre », et ensuite « Hoka Hey ! »), Neyef — Romain Maufront, de son vrai nom — s’est déjà forgé une solide réputation dans le monde du 9e art !

Il confirme ici tout le bien que l’on pense de lui : notamment pour son dessin virtuose et ses couleurs qui donnent à la communauté en friches des « Enfants perdus » un rayonnement presque insolent, mais aussi pour avoir réussi à faire cohabiter le récit d’aventures, la chronique sociale et le conte cruel, sans qu’aucun de ces registres ne dévore les autres.

Gilles RATIER

(1) Sur, voir sur BDzoom.com : « Hoka Hey ! » : la colère de l’Indien !, Comic book indés : la rentrée…, etc.

« Les Enfants perdus » par Neyef 

Éditions Rue de Sèvres (27 €) — EAN : 9782205217391

Parution 2 octobre 2026

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