Manu Larcenet nous livre peut-être ici son album le plus personnel, après « Le Combat ordinaire » et « Blast » ! Il nous parle de la mort et de la vieillesse, cherchant à regarder en face ce qui nous échappe : la maladie, la solitude, l’angoisse, les liens que l’on a brisés, le temps qui passe, l’inadaptation à la société… Plus radicalement encore, en se dessinant au bord du vide et en retirant presque tout ce qui pourrait faire écran entre son personnage et le lecteur, il laisse planer cette question qui revient lorsque tout le reste s’effondre : à quoi bon ? « L’Insensé » est un album poétique que certains jugeront parfois inconfortable, mais qui est d’une puissance rare : une œuvre qui refuse les facilités de l’émotion, pour mieux atteindre quelque chose de beaucoup plus profond…
Lire la suite...Dans « Loire », la nouvelle fiction de Davodeau, le personnage principal c’est le fleuve lui-même…
En mixant fiction intimiste et beau portrait de femme (rappelez-vous « Lulu femme nue » !), mais aussi celui d’une région, Étienne Davodeau (1) prolonge, avec son dernier ouvrage chez Futuropolis, la réflexion sur l’environnement qu’il avait engagée dans son précédent roman graphique : « Le Droit du sol ». Il nous emmène ainsi à arpenter le fleuve Loire et ses territoires, entre contemplation et prise de conscience d’un milieu à préserver, en 96 pages autant lumineuses que touchantes, lesquelles nous font réfléchir à notre ancrage (nous sommes d’où ?) et à une forme d’écologie sensible (« qui passe par le corps »), mais également à notre fin de vie….
Louis, la soixantaine, reçoit une invitation d’Agathe, une ancienne compagne, à venir la retrouver dans sa maison au bord de la Loire. Intrigué et quand même un peu ému, il ne résiste pas à l’idée de prendre quelques jours pour revenir dans la lumière du fleuve… D’autant plus que, même si cette femme ne lui avait plus jamais donné de nouvelles, il ne l’avait jamais oubliée, ayant gardé un souvenir ébloui des quelques années qu’il a passées avec elle…
Après avoir longé les rives avec plaisir, Louis décide de se rafraîchir avant d’arriver et entre dans l’eau. Piégé par le courant, il se met à dériver sur deux ou trois kilomètres, sans paniquer, en se laissant flotter sans lutter. Il se retrouve alors complètement à poil sur l’autre berge, devant parcourir pas mal de chemin pour rejoindre un pont lui permettant de revenir à son point de départ. Il attend qu’il fasse nuit noire pour entamer cette longue balade, finalement assez amusante, qu’il décrit ensuite comme « une remise à flot d’une période sa vie ».
À l’aube, il arrive à ce lieu de rendez-vous où, plusieurs années auparavant, il a vécu en couple, avec Agathe… mais Agathe n’est pas là. Il y est accueilli par des amis à elle qui finissent par lui annoncer, ainsi qu’à ses anciens rivaux qui débarquent également les uns après les autres sur ces entrefaites, qu’Agathe est décédée, noyée : « volontairement ou non, on ne sait pas. Avec elle, on ne sait jamais. »
Elle a toutefois fait lancer ces convocations aux gens qui l’ont aimée pour qu’ils passent un peu de temps entre eux. Peut-être pour rassembler et achever de tisser son histoire ? En tout cas, elle a bien fait passer le message : il ne faut pas que cela soit un moment de tristesse… Plutôt une sorte de petite fête en son honneur. Un peu obligés de rester sur place pendant quelque temps pour lui rendre hommage, ces hommes et femmes qui ne se connaissent pas — ou peu — vont alors avoir le temps de reconsidérer leur façon d’arpenter l’endroit, la Loire, son écosystème…
Avec cette ode à un fleuve ami, Étienne Davodeau revient donc à la fiction, tout en continuant à aborder des sujets importants… mais de manière moins frontale — notamment l’écologie, mais une écologie sensible, hédoniste —, afin d’encourager ses lecteurs à porter une attention plus ludique à la nature qui nous entoure et à se poser des questions passionnantes d’ordre légal, juridique, éthique, etc.
Pour finir, ayons une petite pensée émue pour Claude Gendrot qui, après 20 années de vie éditoriale en compagnie de ce remarquable auteur, a décidé de faire valoir son droit à la retraite. Ainsi, « Loire » sera le dernier livre d’Étienne Davodeau qu’il publiera. Tu peux partir serein et profiter à fond de cette nouvelle période féconde qui s’annonce pour toi, cher Claude : tu as fait de l’excellent boulot !
(1) Sur Davodeau, voir par exemple : « Le Droit du sol : journal d’un vertige » : Étienne Davodeau, très terre à terre !, Il y a Guyane et Guyane…, La crise de la cinquantaine vue par Davodeau et ses copains…, « Cher Pays de notre enfance : enquête sur les années de plomb de la Ve République » par Étienne Davodeau et Benoît Collombat, La 30e de bd BOUM : Étienne Davodeau, Grand Boum – Ville de Blois 2013, « Le Chien qui louche » par Étienne Davodeau, « Les Ignorants » : récit d’une initiation croisée par Étienne Davodeau, Lulu femme nue T.2, Lulu femme nue…
« Loire » par Étienne Davodeau
Éditions Futuropolis (19 €) — EAN : 9 782 754 835 572




















