Tout juste auréolées du Prix René Goscinny du jeune scénariste (pour « Les Cheveux d’Édith », également chez Dargaud, mais avec Dawid au dessin), les prolifiques autrices en ouvrages jeunesse ou romans young adult que sont Fabienne Blanchut et Catherine Locandro nous racontent, dans ce qui n’est que leur deuxième bande dessinée, comment, entre silences et non-dits, a basculé la vie de Frédérique, alors qu’elle avait à peine 13 ans. Basé sur leurs trajectoires personnelles, cet attachant et délicat récit intime, somptueusement mis en images par l’Italien Thomas Campi, nous amène en Corse-du-Sud. À l’occasion de vacances en famille, pendant un été bien particulier de 1985, la fillette comprend qu’elle grandit et qu’elle est différente, car elle prend doucement conscience de l’attirance qu’elle développe pour une serveuse du restaurant du village…
Lire la suite...« Presidio » : en route, libres…
Après un long périple de six ans, le très solitaire Troy Falconer est de retour dans la ville de son enfance. Le voici bientôt embarqué avec son frère dans une nouvelle odyssée aux parfums d’argent… et de kidnapping. Au scénario, Simon Treins adapte avec Giu Vilanova et Bertrand Denoulet le polar éponyme de Randy Kennedy (2019) : un road-trip texan chaotique et fiévreux, avec son lot de personnages troubles, de punchlines et de paysages austères… L’empathie en plus.
Une ciel sombre, une route noire qui disparait entre rochers et collines désertiques, un personnage isolé près d’une Ford Mustang et d’un panneau signalant l’arrivée dans l’État du Texas. Autant d’éléments visuels qui, au-delà du titre « Presidio » (du nom d’une ville située à la frontière entre États-Unis et Mexique), démultiplient les références aux genres et à leurs codes. Au choix : le polar, l’aventure, le western, le road-movie, voire le fantastique (avec son climat d’incertitudes, son ciel apocalyptique et son héros inquiet), il y en aurait presque ici pour tous les goûts. Si ce n’est que l’observation plus précise de l’ensemble des indices réduit in fine le champ d’investigation à un seul et unique genre : le thriller, sous-genre policier slalomant ici et tel que l’avons souligné entre road-movie et tonalités hard-boiled. À ceci près, naturellement, que Troy Falconer n’est point un détective, mais un marginal, évoluant dans des espaces – petites villes, diners et autres déserts – plus ou moins déshumanisés. Dans ce sombre décor de perdition, notre Falconer/« fauconnier » (nom où se devine la référence au film noir et au « Faucon maltais ») cherche-t-il des proies, ou est-il lui-même en fugitif, fuyant une obscure menace ?
Publié en 2019 aux USA (éd. Atria Books), puis traduit en français par Éric Moreau et publié la même année par les jeunes éditions La Croisée (label littérature de Delcourt), « Presidio » de Randy Kennedy fait ici l’objet d’une adaptation libre en bande dessinée. Suivi éditorialement par Jean Wacquet, l’album en reprend les principaux ingrédients : un antihéros opposé au système et son frère, les décors texans, la route comme seule échappatoire… et la présence d’une gamine, Martha, passagère non déclarée d’une voiture volée, n’ayant pas froid aux yeux et qu’une seule idée en tête : retrouver son père. Dès lors recherchés pour enlèvement, les frères Falconer basculent dans une autre réalité.
Avec un tel scénario, de nouvelles références abondent, de duos mythiques et jusqu’au-boutistes aux polars routiers en passant par les intrigues liant fugitif et enfant, au-delà des genres : citons ainsi comme exemples « Les Fugitifs » (Francis Veber, 1986), « Thelma et Louise » (Ridley Scott, 1991), « Un monde parfait » (Clint Eastwood, 1993), « Les Sentiers de la perdition » (Sam Mendès, 2002 ; d’après l’album éponyme, publié par DC Comics en 1998), « La Route » (Cormac McCarthy, 2006 ; voir l’adaptation par Manu Larcenet), « Into the Wild » (Sean Penn, 2007), « En fuite » (Thierry Robberecht, 2012) ou encore « Le Serpent et le coyote » de Philippe Xavier et Matz.
Jusque ici plutôt habitué aux récits historiques (« Les Reines de sang : Kahina, la reine berbère », « Tuez De Gaulle ») ou science-fictionnels (« La Compagnie rouge », « Randolph Carter »), titres tous publiés depuis 2022, Simon Treins ajoute une corde à son arc avec cette adaptation, traitée graphiquement dans un style semi-réaliste par Guiu Vilanova. Ce dessinateur espagnol, passé chez divers éditeurs américains (IDW, Dynamite, Dark Horse Comics), auteur avec Fred Van Lente de « Weird Detective » chez Akileos (2017), confère son graphisme sombre à l’album qui hérite de ces multiples influences. Avec la recherche de paternité et l’humanité en filigranes, placés en travers d’un monde des marges, à la frontière de toutes les déliquescences morales.
Philippe TOMBLAINE
« Presidio » par Guiu Vilanova et Simon Treins, d’après Randy Kennedy
Éditions Delcourt (15,50 €) — EAN : 978-2413042822
Parution 16 février 2026



















