Après deux enquêtes contemporaines d’Eva Rojas, sa psychiatre tourmentée, Jordi Lafebre a voulu s’autoriser une petite récréation : un récit plus court et plus contemplatif. Or, son éditeur souhaite justement lancer une nouvelle collection appelée Intermezzo, avec peu de pages (32) et un format moins grand (dit comics), donc moins coûteuse et plus accessible que celles proposant des romans graphiques de plus en plus chers. D’où la réalisation de ce truculent voyage en montgolfière de deux adolescents britanniques du XIXe siècle en marge de la société : une rêveuse souffrant de narcolepsie (elle s’endort à tout moment) et son ami d’enfance, éternel indécis. Une amusante aventure aussi poétique que rafraîchissante : ce qui tombe bien en cette période caniculaire !
Lire la suite...« Léo Gwen » : intégrale d’une série d’aventure méconnue du journal Tintin !
Les éditions Hibou font partie de ses rares petites structures (comme Ad hoc, BD Must, L’Élan, Fordis ou Plotch Splaf) qui continuent d’entretenir la flamme du patrimoine franco-belge de la bande dessinée, avec passion : et ceci de puis 1996. Dirigées par le dynamique Marc Impatient, elles proposent, aujourd’hui, l’intégrale d’une madeleine de Proust un peu oubliée : les péripéties du navigateur Léo Gwen, publiées dans l’hebdomadaire « des jeunes de 7 à 77 ans » entre 1977 et 1979. Soit un total de 76 planches dessinées par Daniel Hulet et scénarisées par Vicq, agrémentées d’un instructif dossier de Wilfried Salomé. Encore un travail de redécouverte à soutenir absolument !

Le héros, travaillant pour une compagnie pétrolière ancrée dans la mer des Caraïbes, « s’inscrit dans la pure tradition du “gentleman-aventurier” » (un peu à la Bernard Prince), comme le précise l’érudit Wilfried Salomé dans son intéressante introduction à la série, où il s’attarde aussi sur les biographies — souvent peu connues — des deux talentueux auteurs
Le premier récit — « Les Pirates de l’or noir », qui comporte 30 planches — est proposé dans le n° 15 du Tintin belge, daté du 12 avril 1977.
En naviguant dans les eaux territoriales de la République du Costa Verde — pays imaginaire souvent utilisé dans les fictions, notamment dans la BD « XIII », les romans pour la jeunesse du Lieutenant X ou la série télévisée « Heroes » —, cet intrépide bourlingueur, accompagné par son ami Yann (à bord de leur bateau Le Mérou), croise une plateforme de forage qui vient d’être torpillée par une vedette rapide non identifiée…

Suivront six courtes enquêtes maritimes en sept ou huit pages chacune — la dernière sera publiée au n° 33 du 14 août 1979 —, où Léo Gwen continuera de se confronter aux bandits des mers, mais également à des squales géants ou d’autres monstres marins disparus depuis des siècles : le magazine Tintin lui accordant toutefois par deux fois sa couverture.
En plus de l’intérêt des scénarios classiques du prolifique Raymond Antoine, alias Vicq — l’une des grandes figures du journal Spirou qui a travaillé, par exemple, sur « Le Vieux Nick », « La Ribambelle » ou « Sophie » et qui avait commencé comme cartooniste (pour Le Rire ou Hara-Kiri) —, le trait réaliste de Daniel Hulet, dans la mouvance d’un William Vance, est un atout supplémentaire, même s’il n’est encore qu’au début de sa carrière.
Cette créativité graphique annonce le goût pour l’étrange et les ambiances inquiétantes que le dessinateur prolongera plus tard avec maîtrise dans ses séries « Chris Melville » (avec Alain De Kuyssche), « Pharaon » (avec André-Paul Duchâteau) ou « Les Chemins de la gloire » (avec Jan Bucquoy), avant développer une œuvre plus personnelle et artistique avec les trilogies « L’État morbide » (1), « Immondys » ou « Extra-muros », et hélas de disparaître prématurément en septembre 2011.
Attention, ce bel ouvrage cartonné n’a été tiré qu’à 500 exemplaires — chacun accompagné d’un ex-libris justificatif numéroté (2) —, mais les amateurs de Daniel Hulet pourront aussi retrouver ce graphiste étonnant dans la collection Les Meilleurs Récits de… que publie le même éditeur : les n° 70 et 75 (qui vient juste de sortir, contenant quatre histoires proposées dans Tintin et scénarisés par Yves Duval, Daniël Jansens et Vicq) lui sont consacrés.
Gilles RATIER
(1) Auparavant, l’intégrale des aventures de Léo Gwen a déjà été proposée dans album pirate en 2015 (« Attention danger »), puis dans deux tomes à l’infime tirage aux confidentielles éditions Milwaukee Comics en 2021 (« Les Pirates de l’or noir ») et 2022 (« Le Bateau grimé »).
(2) Voir sur BDzoom.com : « L’État morbide » : (re)découvrir un album incontournable !
« Léo Gwen : intégrale » par Daniel Hulet et Vicq
Éditions Hibou (37,50 €) — EAN : 9782874531941
Parution 25 juin 2026


















C’est bête à dire, mais on se rend bien compte à voir ces pages que le journal Tintin n’était pas celui de Spirou et inversement. Même si comme Vicq surtout mais aussi Hulet, quelques auteurs passaient de l’un à l’autre.
C’est l’art du contrepoint.
Macherot, Mazel, Bedu (Ah,Bedu!)donnaient une fraîcheur inouïe au journal tintin.
Un Didge, présent dans les deux ne sortait guère du lot dans Spirou.
Mais la plus jolie énigme demeure l’excellent Marcello à mes yeux…d’avoir été présent si longtemps dans Spirou, sans jurer dans le paysage !..
Et Daniel Hulet fit un passage éclair, réussi du reste.