Et si un hôtel pouvait exaucer tous vos souhaits ? C’est l’intrigant point de départ de la nouvelle bande dessinée de Gaëlle Geniller, publiée chez Delcourt : un roman graphique de fort belle facture, où le fantastique est au service de l’intime, et qui mêle, en quasiment 180 pages de BD, mystère, fantaisie et sensibilité. L’autrice de « Minuit passé » et du « Jardin, Paris » engage ses lecteurs à franchir le seuil d’un lieu où les apparences pourraient bien être trompeuses. Attendez-vous, alors, à vivre une expérience qui ne ressemble à aucune autre, tant l’abondance visuelle de ce « Bienvenue à l’hôtel inhabituel » va vous inviter à la flânerie, à vous attarder sur les planches et à revenir sur certains détails, en vous laisser guider par la simple curiosité…
Lire la suite...« Gaston T23 : Des boum et des paf » : Lagaffe refait du bruit…
Apparu dans le journal Spirou en février 1957, Gaston Lagaffe fêtera bientôt ses 70 ans ! Le célèbre antihéros de Franquin, aussi paresseux qu’imaginatif, avait réussi son très médiatique retour en novembre 2023, avec un nouvel album réalisé par le Québécois Delaf. Pour scénariser ce 23e opus, « Des boum et des paf », le dessinateur a préféré faire appel au très prolifique Lewis Trondheim : un défi explosif, aussi respectueux et détonnant que les attentes liées à cet album, tiré à un million d’exemplaires…
Disparu en janvier 1997, Franquin avait laissé derrière lui un peu plus de 900 gags de son « Gaston », vendu à 34 millions d’exemplaires à travers le monde. Mais laissant les inconditionnels du personnages bien triste : avec, a priori, aucun espoir de voir un jour réapparaître l’éternel gaffeur dans un nouvel album, si ce n’est le posthume « Gaston » T16, publié en 1999 par Marsu Productions (avec le dossier de presse « Lagaffe de A à Z »). Précisons le fait qu’édité dans une maquette anniversaire, initiée en 1997 lors des 40 ans de la série, ce titre est devenu « Gaston T19 : Faites gaffe à Lagaffe » depuis la renumérotation de la série en 2009.
À la manière du « Tintin » d’Hergé, la fille du créateur, Isabelle Franquin, s’opposa longtemps à toute idée de reprise… Pourtant, en novembre 2023, à la suite de maints revirements et effets d’annonce, la parution effective de « Gaston T22 : Le Retour de Lagaffe », chez Dupuis, entérinait la fin d’un long imbroglio judiciaire avec les ayants droit : un véritable feuilleton franco-belge, opposant droit moral, éthique et motifs esthétiques, dont nous vous avions résumé les houleux épisodes. En dépit de diverses polémiques (certains ne voyant dans l’habile technique mimétique de Delaf qu’un vulgaire plagiat de Franquin), l’album avait su convaincre et rencontrer un succès public et critique, en s’écoulant (à hauteur du premier tirage ; réédition de 40 000 exemplaires) à près de 800 000 exemplaires.
Fort de son expérience graphique, sans volonté avouée d’imiter le maître à la perfection, Delaf récidive donc, tout en déléguant la part scénaristique à Lewis Trondheim. Les deux auteurs, qui se connaissent depuis longtemps – et viennent de réaliser ensemble « Donjon Parade T9 : Nécromancien pour de faux » (Delcourt, 2025) – avaient naturellement eu le temps de discuter de cette épineuse question. Trondheim, très habitué à naviguer dans tous les genres (de « Donjon » à « Texas Cowboys » en passant par « Infinity 8 » ou « Spirou »), lecteur insatiable de « Gaston » depuis l’enfance, a confié avoir écrit pour l’occasion pas moins de 75 gags. De quoi permettre à l’équipe de puiser les meilleurs éléments pour composer l’album. L’auteur confie : « J’ai ressorti tous les albums de mes étagères et j’ai tout repassé en revue. Pas pour la tonalité, que je connais très bien, mais pour me replonger dans l’inventivité de Gaston, les objets qu’il avait inventés. » Et tout cela sans demander d’à-valoir : « Je ne voulais surtout pas faire ça pour le pognon. […] Je veux faire les choses pour de bonnes raisons » précise ainsi Trondheim, qui ne recevra donc de l’éditeur que le pourcentage prévu, lors des ventes effectives de l’album.
Contrainte scénaristique supplémentaire, demandée cette fois-ci par Delaf : que les gags (en planche complète ou demi-planche) se déroulent tous à l’époque de l’album « Le Cas Lagaffe », le neuvième tome de la série, publié en janvier 1971. On comprend mieux, dès lors, l’absence de smartphones, véhicules ou appareils très contemporains dans les cases, le duo d’auteurs s’amusant à l’inverse à remettre volontairement en scène l’univers – devenu vintage – des Trente Glorieuses : entre cabine téléphonique, boîte de bricolage (savamment transformée en détecteur de mensonges ; cf. gag 816 de Franquin…), costumes désuets et Peugeot 504. Jusqu’à évoquer, au tournant d’une page gag, deux légendes du football belge et du RSC Anderlecht, lors de la retransmission d’un match d’anthologie des années 1970.
En couverture, l’univers rédactionnel de Gaston vole littéralement en éclats : les fins lettrés pourront tiquer, car le « gaz-ton » ironiquement employé semble même avoir soufflé les règles orthographiques les plus élémentaires ! En effet, si les onomatopées et autres interjections demeurent habituellement invariables au pluriel (on se souviendra des paroles du fameux « Comic Strip » de Gainsbourg et Bardot, qui emploient cependant des majuscules), le principe de substantivisation (autrement dit, faire précéder un mot d’un déterminant pour le transformer en nom commun) implique à l’inverse – obligatoirement – l’emploi d’un pluriel signifié : à défaut de majuscules ou de guillemets, place par conséquent à des boums assourdissants, des blablas envahissants, des clics intempestifs ou des atchoums étouffés ! L’honneur est sauf si l’on considère que le titre s’écrit en réalité « Des Boum et des Paf », avec des majuscules permettant d’échapper à cette règle stricte. Avouons enfin, à la décharge des auteurs et de l’éditeur, que ces « Boums », à l’orthographe plus rigoureuse (mais également simplifiée, depuis la réforme de 1990), ont sans doute été jugés moins esthétiques pour un titre. Ils pouvaient aussi faire sourire les amoureux et nostalgiques de Sophie Marceau, éternels fans du film culte « La Boum » (Claude Pinoteau, 1980). Une personnalité dont Franquin avait du reste, un jour, dessiné un portrait réaliste, pour prouver qu’il savait changer de registre. Le titre employé pour ce T23 n’est donc pas tout à fait une gaffe supplémentaire de Gaston ! M’enfin…
Une rédaction du journal Spirou et des bureaux pulvérisés par les inventions (d)étonnantes de Gaston, cela ne vous rappelle rien ? Si : souvenons-nous ainsi du visuel de couverture de « Gaston R2 : Le Bureau des gaffes en gros », paru en janvier 1972 et redevenu l’actuel T4 de la série depuis 2018 (T5 entre 2009 et 2017). Le visuel de « Des boum et des paf » est aussi un clin d’œil à la couverture du hors-série « Gaston : La Galerie des gaffes », dans lequel 60 auteurs rendaient hommage à Franquin. Parmi eux, un certain Delaf… qui signait également le dessin de couverture ! La boucle est donc bouclée pour le coauteur (avec Maryse Dubuc) des « Nombrils » : série jeunesse écoulée à 2,5 millions d’exemplaires. L’album, naturellement, s’amuse à décliner (plus ou moins) sagement les attendus Prunelle, Lebrac, De Mesmaeker, Boulier, Mademoiselle Jeanne, l’agent Longtarin, le chat, la mouette, le poisson rouge Bubulle, etc. sont tous présents… pour le meilleur et le pire, entre rires, crises de colère, sourires et incessantes surprises. La folie, la tendresse, le dynamisme, l’ironie et l’humour n’ont jamais quitté l’univers de Gaston, parfaitement rendu notamment par l’habileté graphique de Delaf (qui a déjà entamé le tome suivant), et c’est bien là l’essentiel.
Philippe TOMBLAINE
« Gaston T23 : Des boum et des paf » par Delaf et Lewis Trondheim
Éditions Dupuis (12, 95 €) — EAN : 9782808513821
Parution 21 octobre 2026
































