La publication de ce nouvel album de « Max Fridman », l’une des séries emblématiques de l’Italien Vittorio Giardino (âgé aujourd’hui de 79 ans), est un événement : d’autant plus que son réaliste dessin « ligne claire » est toujours aussi élégant et que son propos humaniste, témoignage d’une époque trouble pour une Europe en plein désarroi, est une fois de plus séduisant et poignant… Après avoir traqué les fascistes à Istamboul ou à Budapest, et pendant la guerre civile espagnole, notre énigmatique et flegmatique agent secret évolue, cette fois-ci, dans l’Autriche — annexée par l’Allemagne nazie — de 1938, pour cet imposant ouvrage composé de deux parties distinctes qui forment un tout passionnant…
Lire la suite...« Ce que j’ai vu à Auschwitz : les cahiers d’Alter » : la mémoire retrouvée de l’enfer concentrationnaire…
Juif polonais rescapé d’Auschwitz, Alter Fajnzylberg fut contraint d’intégrer un sonderkommando. Cet inavouable secret, raconté par écrit dès 1945, demeura caché durant des décennies… dans une boite à chaussures ! Retrouvés 50 ans plus tard par son fils Roger, les « Cahiers d’Alter » livrent un pan d’Histoire bouleversant. Ce parcours hors-normes est adapté chez Dupuis par Jean-David Morvan et Victor Matet : deux auteurs qui, après « Adieu Birkenau : Ginette Kolinka » et en compagnie du dessinateur Rafael Ortiz, continuent leur inventaire mémoriel de la Deuxième Guerre mondiale.

Couverture pour « Ce que j'ai vu à Auschwitz - Les Cahiers d'Alter » (Seuil, 2025) et extraits des Cahiers (sources : tenoua.org).
Il y a des vies qui sont des romans, voire des drames et des tragédies. Ainsi du destin d’Alter Fajnzylberg (1911-1987), qui devint successivement apprenti menuisier, militant communiste combattant auprès des Républicains dans les Brigades internationales pendant la guerre d’Espagne… Plusieurs fois arrêté (1926), interné (1939) et évadé, il fut finalement repris et envoyé à Drancy en 1941. Suivirent un passage éprouvant par le camp de Compiègne, puis la déportation vers Auschwitz-Birkenau, via le convoi n° 1 (27 mars 1942). Détenu dans cet enfer d’avril 1942 à janvier 1945, Alter fut forcé d’intégrer pendant 18 mois un sonderkommando : l’une de ses unités de prisonniers mises en place par les nazis pour les assister de force dans l’horrible processus d’extermination. Avec pour tâches, notamment, de trier les effets personnels des déportés, et de faire disparaitre les cadavres dans les fours crématoires.
Dans l’urgence de dire ce qu’il avait vu dans les camps, telle une forme de catharsis, Alter Fajnzylberg rédigea ses témoignages en polonais, lors de son arrivée en France, entre l’automne 1945 et le printemps 1946. Soigneusement consignés dans quatre cahiers d’écolier, ses écrits, considérés par l’intéressé comme honteux et mortifères, furent alors enfouis dans une boîte à chaussures. Un véritable secret de famille, dont le mystère était néanmoins connu depuis l’enfance par Roger : le fils d’Alter. Un petit Parisien, né en 1947, ainsi préservé des atrocités. Mais les questionnements le poursuivirent longtemps : que s’était-il exactement passé à Auschwitz ? Qu’est-ce que son père avait été obligé de faire pour survivre ? Pourquoi ne lui avoir rien dit ? Que recélait en définitive cette véritable boite de Pandore en carton ? Bien après le décès de ses parents, Roger Fajnzylberg, convaincu qu’il était grand temps de transmettre la mémoire des faits, se décida enfin à surmonter ses angoisses pour lire les intrigants « Cahiers » de son père…
Pour l’illustration de couverture, le visuel choisi dévoile Alter Fajnzylberg, perçu dans une vue en plongée entre deux époques : le temps des épreuves (dans son uniforme rayé de déporté) et celui de la mémoire (écrivant ses « Cahiers », assis à un bureau). Autour, les pas anonymes des déportés disparus, ainsi que les ombres des grilles du camp de concentration d’Auschwitz I, dont l’entrée est symbolisée par le tristement célèbre portail « Arbeit macht frei » . Les couleurs terre et sépia matérialisent visuellement l’encrage mémoriel et le contexte historique voulu.
Extirpés des oubliettes d’un très lourd passé, transcrits et contextualisés avec l’aide de l’historien Alban Perrin (dont l’épouse polonaise aide à la traduction, au plus près des textes originaux), les « Cahiers d’Alter » constituent de fait une contribution exceptionnelle à l’histoire de la Shoah. Un témoignage d’autant plus important que les rescapés des sonderkommandos sont très rares, les SS ayant veillé à éliminer tous les témoins directs de leur abominable entreprise. Sur les 2 000 personnes ayant fait partie des sonderkommandos d’Auschwitz, seule une dizaine d’entre elles a ainsi survécu la guerre, témoignant parfois contre leurs bourreaux dans les années et décennies suivantes (procès d’Auschwitz et de Rudolf Höss en 1947 ; procès de Francfort en 1963). Alter Fajnzylberg témoigna lui-même dans un procès en Pologne dès 1945 (sous le nom mal transcrit d’Alter Feinsilber) puis en 1974. En 1985, il retourna à Auschwitz-Birkenau pour répondre aux questions des historiens du camp. En août 1944, il arrivait par ailleurs, avec trois autres hommes et au mépris du danger, à prendre clandestinement quatre photos du camp, saisies depuis l’intérieur d’une chambre à gaz : afin de témoigner, déjà, de ce qu’il avait vu, contre la négation même de la Shoah, par le biais de quatre bouts de pellicule arrachés à l’enfer.
Remis en scène tel un hommage par deux spécialistes des sujets historiques, le scénariste Jean-David Morvan (« Irena », « Simone », « Madeleine, Résistante ») et le journaliste de France info Victor Matet (« Adieu Birkenau »), ce one-shot de 128 pages est dessiné d’un trait réaliste par l’Argentin Rafael Ortiz (voir : « Magnum Photos T4 : Mohamed Ali, Kinshasa 1974 », « Missak, Mélinée & le groupe Manouchian » ou « Sur le front de Corée : Henri de Turenne »). Notons que, pour cet album, les auteurs, parfaitement documentés « tordent le cou à des erreurs fréquemment réitérées ». En guise d’exemple : « Non, les premiers tatouages sur le bras des prisonniers n’ont pas été exécutés avec une aiguille, comme plus tard, mais avec une sorte de griffe, dont les estafilades étaient recouvertes d’encre. » Un important témoignage, donc, raconté avec précision et éclairé par un dossier documentaire (dix pages illustrées, signées par l’historien Alban Perrin) qui revient en détails sur l’odyssée d’Alter Fajnzylberg et de ses écrits. Une autre mémoire dans la peau, sans communes mesures…
Philippe TOMBLAINE
« Ce que j’ai vu à Auschwitz : les Cahiers d’Alter » par Rafael Ortiz, Victor Matet et Jean-David Morvan, d’après Roger Fajnzylberg et Alban Perrin
Éditions Dupuis (25 €) — EAN : 9782808513630
Parution 27 mars 2026






















