Après le livre à succès de Giuliano da Empoli qui a résonné de façon saisissante avec l’actualité géopolitique (puisqu’achevé en janvier 2021, soit un an avant l’invasion de l’Ukraine), puis le film réalisé par Olivier Assayas sorti l’an passé — où le célèbre acteur britannique Jude Law interprétait le rôle de Vladimir Poutine —, voici donc la BD ! Et force est de constater qu’elle est réussie : Luc Jacamon (le dessinateur de la série « Le Tueur », sur scénarios de Matz) ayant, notamment, accompli un remarquable travail graphique et d’adaptation… Son Vadim Baranov, ancien théâtreux et producteur de télévision devenu l’éminence grise du controversé président de la Fédération de Russie — d’où son surnom de Mage du Kremlin —, est aussi envoûtant qu’intrigant…
Lire la suite...« La Sorcière qui a changé le monde » : Margaret Thatcher, une dame d’enfer…
Elle était la « Miss Maggie » chantée par Renaud en 1985. Margaret Thatcher fut surtout une redoutable politique, nommée Première ministre britannique de mai 1979 à novembre 1990. Non sans fracas socio-économiques ni virulentes critiques contre cette inflexible Dame de fer ! En compagnie du dessinateur Emilio Van Der Zuiden, Jean-Yves Le Naour retrace le portrait au vitriol de cette cheffe du parti conservateur : entre privatisations, atlantisme, guerre des Malouines et promotion du libre-échange en Europe. Une époque néolibérale qui a bouleversé le Royaume-Uni… sur des airs de musique punk !
L’art du portrait politique contemporain est une matière encore assez rare dans le domaine de la bande dessinée. L’exercice consistant à présenter, sous un angle plus ou moins neutre, les actions réalisées (en France ou à l’étranger), présente souvent un inconvénient majeur : celui de se confronter à une mémoire collective impactée par les conséquences des mesures adoptées. Remontant de quelques décennies, le prolifique Jean-Yves Le Naour (auteur des « Compagnons de la Libération » et des « Justes » chez Bamboo/Grand Angle) a cependant relevé le défi. Débutant une série conceptuelle par « Reagan : le crétin qui a gagné la guerre froide » (dessin de Cédric Le Bihan ; janvier 2025) et enchainant donc avec Thatcher, l’auteur reprend naturellement les mêmes codes : traitement à la fois réaliste et caricatural, dialogues aussi authentiques que percutants, effets vintage (couleurs tramées à la manière des anciens comics, textes, objets ou vêtements) et variation des atmosphères. Le prochain opus de cette série sera consacré à Mikhaïl Gorbatchev, ancien dirigeant de l’URSS entre 1985 et 1991.
Avec son jeune punk urinant sur une affiche électorale de Thatcher, la couverture imaginée par Emilio Van Der Zuiden (« Les Beresford », « La Fille du puisatier ») donne le ton ! Si le titre et le paratexte (on peut notamment lire « hacher »…) viennent compléter ce propos iconoclaste et irrévérencieux, voyons de nouveau (à l’instar du titre accompagnant Reagan) qu’il est précisément à double tranchant : la mixture de la « sorcière » a ainsi réellement réussi à « changer le monde ». Née en 1925 sous le patronyme de Roberts, fille d’épicier et de couturière, Margaret fut très imprégnée d’une culture méthodiste et religieuse lui enjoignant de « travailler dur ». De fait, elle se révélera vite tel un bourreau de travail, quittant l’université avec une licence de chimie à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. En 1946, elle participe au congrès du Parti conservateur britannique à Blackpool, lieu où elle rencontre pour la première fois la base militante. Une vocation va éclore, qui ne la quittera jamais.
Au début du présent album, nous retrouvons Margaret (mariée à Denis Thatcher depuis 1951) lors des élections législatives de 1974, que viennent de remporter les travaillistes. Ni une ni deux, l’ambitieuse jeune femme a tôt fait de convoiter la place de Ted Heath : leader malheureux du parti conservateur. Elue à la surprise générale, elle devient en 1975 la première femme à occuper en Grande Bretagne le rôle de chef de l’opposition officielle. À partir de 1979, en tant que Première ministre, elle orchestre une réduction importante du rôle de l’État, cependant accompagnée d’un renforcement de son autorité au détriment des corps intermédiaires. Libéralité économique, réduction de la dépense publique, privatisations, réduction du rôle des syndicats et rapprochement avec l’Amérique de Reagan deviennent ensuite les maitres mots d’une politique âpre, violentée dans ses relations internationales : attentats de l’IRA dès 1979, guerre des Malouines contre l’Argentine en 1982, euroscepticisme chronique et anticommunisme offensif, comme en témoigne un certain 007 sur les écrans de l’époque.
Dans l’album, Thatcher est ironiquement montrée telle une icône à contre-courant : féministe et avant-gardiste, sachant jouer de son image sur un mode propagandiste, s’amusant de son surnom d’Iron Lady ou retournant la situation à son avantage, alors que Valéry Giscard d’Estaing pense l’avoir décontenancée, en exposant un tableau de Napoléon à l’Élysée (1980) ! Malin et finement documenté, ce portrait irrévérencieux et désacralisé dresse un destin sensible des années Thatcher, pendant lesquelles les inégalités, la précarité salariale et le taux de pauvreté s’accroissent. Sous l’angle de la caricature politique, voici donc une lecture que les amoureux de punk rock (Sex Pistols, The Clash, Pink Floyd, etc.) et ska (The Specials, The Beat, etc.) pourront accompagner d’une playlist adéquate, gratuitement accessible (via un QR Code disponible dans l’album, mais aussi via un lien sur le site de l’éditeur) sur YouTube et Spotify. À bon entendeur…
Philippe TOMBLAINE
« La Sorcière qui a changé le monde » par Emilio Van Der Zuiden et Jean-Yves Le Naour
Éditions Grand Angle (16, 90 €) — EAN : 9791041113996
Parution 6 mai 2026























