L’histoire incroyable de Jeanne d’Arc, célébrée par presque tous — des universalistes aux sceptiques —, a été largement racontée, y compris en bande dessinée. Ici, son juge en chef, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, conseiller du roi d’Angleterre et de France, tient le premier rôle. Dans ce beau livre, les auteurs nous convient à un procès-fleuve, historique… ou plutôt à ses préparatifs, ses dessous et arrière-pensées commentés de façon brillante : parfois spectaculaires, mais toujours montrés avec équilibre.
Lire la suite...« Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc » : la splendeur d’un traître…
L’histoire incroyable de Jeanne d’Arc, célébrée par presque tous — des universalistes aux sceptiques —, a été largement racontée, y compris en bande dessinée. Ici, son juge en chef, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, conseiller du roi d’Angleterre et de France, tient le premier rôle. Dans ce beau livre, les auteurs nous convient à un procès-fleuve, historique… ou plutôt à ses préparatifs, ses dessous et arrière-pensées commentés de façon brillante : parfois spectaculaires, mais toujours montrés avec équilibre.
Joël Parnotte, le dessinateur — trop rare — d’« Aristophania » (1), a réussi le tour de force de rendre les personnages vivants avec son dessin réaliste, plein de finesse et de moments hauts en couleur. Une excellente tranche d’histoire menée avec maestria : des découpages audacieux, puissants, fourmillant de détails très expressifs. Un bel objet pour les amoureux d’histoires fortes et de belle confection.
C’est lorsqu’il est occupé à saigner et découper des… cochons, que Pierre Cauchon apprend la capture de Jeanne, près de Compiègne. Il propose au roi Henri V d’Angleterre et au comte de Warwick de se saisir de la cheffe de guerre française et de la juger de façon juridiquement et politiquement indiscutable… Elle est donc achetée à son geôlier, Jean de Luxembourg, et menée à Rouen pour son procès. Quelque 70 juges y participeront, sous l’égide de Cauchon : un Cauchon rusé et attentif à chaque détail, comme d’éviter l’Inquisition et les maladresses de forme. 
Il peut compter sur sa sœur Louise, une femme très avisée, pour le suppléer en son absence et le conseiller utilement. Entouré de religieux et d’experts, qu’il qualifie de rusés, fourbes, cruels, et surtout… utiles, Cauchon entame le procès du siècle, autour du crime d’hérésie. Mais son accusée, toute de force morale, de résistance et de détermination, n’accepte pas toutes les questions, répond fermement, par elle-même — puisque sans avocat désigné. Test de virginité, confiscation de croix en collier, chaîne et gamelle comme pour un animal dangereux : toutes les indignités lui sont infligées. Longuement, le procès continue, pendant l’hiver, et Cauchon se lasse, jusqu’à rendre visite à Jeanne, dans des entretiens privés et secrets. Mais il va se ressaisir, en parfait homme politique !
Fascinante haute trahison ! Avec ce beau spécimen qu’est Cauchon, nous avons à la fois un exemple historique marquant, une évocation des procès de style stalinien, et un parallèle éclairant et moralement utile avec notre temps. Cette figure a en effet des marqueurs invariables : intelligence, arrivisme, allégeance apparente aux puissants, pouvoir de séduction, charisme… Ces crapules sympathiques se sont rendues indispensables, comme Pétain ou comme certains intellectuels et politiciens français.
Ce récit au long cours est donc très utile en ce qu’il explique dans le détail le processus mental et concret de la machination : passage en force — mais dans les formes —, fausse droiture, et vilenie dans ses règles immuables. L’évêque de Beauvais, partisan de formes juridiques parfaites, reste un homme madré, ambitieux, prudent et tolérant en privé. L’album le montre clairement : diligent, efficace, loyal au pouvoir, bon vivant, de conversation agréable…
De ce livre-somme, d’environ 150 planches scandées en chapitres, finement encrées, puis mises en couleurs directes, on retient l’histoire forte de l’homme ayant rendez-vous avec le destin, affronté à une figure plus modeste, mais plus haute que lui, une figure que l’Histoire retiendra comme elle le rejettera, lui, à tout jamais. Comme tous les traîtres, Cauchon a perdu devant l’Histoire, et la condamnée est immortelle. Un récit grave, fort, gracieux, et constant en qualité, un album d’exception qui fera date…
(1) Voir aussi sur BDzoom.com : « Aristophania T1 » : la French Fantasy selon Xavier Dorison… et « Aristophania » : bienvenue dans l’Azur…
« Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc » par Joël Parnotte, Xavier Dorison et Louis-David Delahaye
Éditions Dargaud (35 €) — EAN : 9782505120018

















