« Cartagena » : Hermann, jusqu’au bout de la piste mexicaine…

À 87 ans, Hermann s’en est allé tourner la page, mais son œuvre perdure… Cet acharné du dessin, qui venait d’initier un nouveau « Jeremiah », nous lègue ainsi le soin de découvrir un ultime one-shot : « Cartagena », polar mexicain aussi sombre qu’ensoleillé, imaginé en compagnie de son fils, le scénariste Yves H (interviewé en fin d’article). Le jeune Alvi a choisi son destin : fuir le cartel d’ El Cocho Arriega, placé dans le viseur d’un flic tenace et sachant tenir une arme, nommé Felix Garzon. Devinez lequel de ces trois protagonistes s’en sortira le mieux ? Un récit où perce une dernière fois l’amertume légendaire de celui qu’on surnommait le Sanglier des Ardennes : le sort ou la malchance n’ont pas d’états d’âmes…

Ombres et lumières mexicaines (planches 1 et 2 - Lombard 2026).

La ville de Carthagène en Espagne ? Non. En Colombie (Carthagène des Indes) ? Pas mieux. C’est de fait au Mexique, dans une grande cité fictive (ceux qui chercheront [sic] pourront seulement trouver une bourgade nommée Cartagena, située dans l’entité fédérale mexicaine de Jalisco…) qu’Hermann et Yves H. sont venus poser leurs valises, pour ce qui constitue donc l’ultime album du célèbre bédéaste belge. Avec 120 albums au compteur, ayant abordé presque tous les genres (aventure, western, historique, science-fiction, fantastique, horreur, policier, etc.), Hermann n’avait plus rien à prouver. Si ce n’est remettre le couvert, en entrainant ses nombreux lecteurs, énergie graphique et couleurs directes aidant, dans des contrées et destins encore inexplorés.

Tout pour l'argent (planches 3 et 4 - Lombard 2026).

Après leurs précédentes intrusions dans le thriller et le polar (songeons à « Liens de sang » (2000), « Zhong Guo » (2003), « The Girl from Ipanema » (2005) ou « Une nuit de pleine lune » en 2011), le duo père/fils emprunte donc la route d’un Mexique contemporain, vérolé par le trafic de drogue et les cartels. En guise d’antihéros, le jeune Alvaro (dit Alvi), 18 ans, qui n’a pour toute ambition que de passer du stade de dealer à celui de « sicario » : autrement dit un tueur à gages sans foi ni loi, obsédé par le seul fait « d’en profiter » (« Me faire du fric, me payer des filles, des fringues, une bagnole… » ) avant qu’il ne soit trop tard. Comme souvent dans les albums réalisés par Hermann dans les 20 dernières années, les personnages ne voient et vivent qu’à court terme : leurs existences précaires étant souvent surdéterminées par des conduites à risques, des environnements toxiques ou des contraintes mortifères. Comme souvent encore, le scénario vient s’ancrer dans une ville ou communauté asservie par un pouvoir mafieux, le seul espoir résidant dans un justicier (flic, mercenaire ou homme sans nom façon Clint Eastwood), lui-même plus ou en moins en empathie avec la ou les victimes locales.

Or, en matière de victimes, le Mexique peine à dénombrer ses morts. La guerre des cartels, qui implique l’armée depuis 2006, génère en effet un nombre d’homicides et de disparitions impressionnant (plus de 450 000). Pour les organisations criminelles, l’enjeu suprême réside dans le contrôle absolu du trafic de drogue à destination des États-Unis (premier consommateur mondial de cocaïne) et de l’Europe (l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas et la Pologne étant des points d’entrées identifiés). D’autres réseaux profitent également de l’immigration illégale, de la prostitution, du trafic d’armes et de la contrefaçon, n’hésitant pas à kidnapper, torturer et éliminer tous leurs opposants : en 2025, était ainsi découvert un véritable camp d’extermination à l’ouest du Mexique, où plus de 1500 victimes furent exécutées par le cartel de Jalisco Nouvelle Génération, fondé en 2009.

Saisi dans l’étau d’une spirale criminelle moite et étouffante, contraint de fuir et de faire basculer sa loyauté, Alvi garde dans son cœur la belle Eléna, l’une des clientes du club local. Sans même se douter qu’un policier opiniâtre, Felix Garzon, surveille ses faits et gestes en espérant faire tomber le cartel…. Dialogues minimalistes, séquences muettes et échanges de coups de feu ponctueront l’ensemble de l’intrigue, qui prend la forme d’une tragédie annoncée, en dépit du ciel bleu de Cartagena. La maîtrise graphique (cadrages et couleurs) d’Hermann y est saisissante, sans jamais virer dans la démonstration gratuite. Une manière d’inviter à découvrir ou relire la totalité de son œuvre…

Couleurs directes pour la planche 10 (Lombard 2026).

Achevons cette chronique en laissant la parole à Yves H., qui a aimablement accepté de répondre à nos questions.

Hermann, auquel nous pensons avec émotion, réalisait chaque année un travail d’auteur assez ahurissant : d’où lui venait une telle énergie ? Avait-il à ta connaissance encore beaucoup de récits ou d’albums en tête, au-delà du nouveau « Jeremiah » (T43), dont il avait achevé la première planche (voir en fin d’article) ?

Yves H. : « Je pense que son énergie lui venait naturellement, mais que son hygiène de vie lui a permis de tenir sur la longueur : il ne buvait presque plus d’alcool depuis plusieurs années et avait arrêté de fumer. Il avait arrêté le vélo, il y a deux ans (ma maman le lui avait demandé après qu’il se soit fait renverser par une voiture), mais sortait encore régulièrement faire un petit footing. Quant à se projeter dans l’avenir, ce n’était pas son mode de fonctionnement. Il a, depuis de très nombreuses années, avancé album par album, selon un rythme bien établi : un « Jeremiah » suivi d’un one-shot (ou autre), et ainsi de suite. Dès lors qu’il travaillait sur un album, il ne regardait pas au-delà. Bien entendu, il avait de temps à autre exprimé l’envie d’aborder un sujet spécifique (la campagne napoléonienne en Espagne, par exemple), mais cela restait une idée en l’air, comme tout auteur peut en exprimer une. »

Après le western (« Duke ») puis le genre historique (« Brigantus »), « Cartagena » était-il l’occasion pour vous deux de revenir au polar, dans une atmosphère de thriller contemporain que vous n’aviez plus abordée depuis « Une nuit de pleine lune » en 2011?

« Je ne vois pas « Cartagena » comme un véritable polar. Plutôt comme une sorte de western contemporain, mêlé de tragédie grecque. Chaque récit est différent et a son propre univers. Nous n’avons pas pensé en termes de retour à un genre spécifique, mais plutôt à explorer quelque chose de nouveau. Ce qui était le principe qui nous avait guidé à travers nos one-shots : emmener mon père dans un univers où il n’avait jamais mis ses pinceaux… »

Découpage pour la planche 11.

Quand on songe à Carthagène, on pense Espagne ou Colombie, moins au Mexique : pourquoi ce choix, si ce n’est l’évocation des cartels, de la criminalité et de la corruption ambiante ?

« Je trouvais que Cartagena sonnait bien. Ça évoquait la latinité, mais aussi un lien subliminal avec l’Antiquité et cette fameuse idée de tragédie grecque. Et comme il n’existe pas de ville nommée Cartagena au Mexique, cela nous permettait de rester dans un environnement purement fictif. Dès lors, Cartagena pouvait être n’importe quelle ville mexicaine gangrénée par les cartels. »

Les premières planches sont pleines de soleil et de luminosité, inversement aux brumes et brouillards souvent représentés par Hermann dans ses derniers albums : un choix défini par avance, ou lié à l’environnement de cet album ?

« Disons que ça a renforcé notre envie de partir dans cette direction, de nettoyer un peu tout cette grisaille des derniers albums. Je pense aussi que les lecteurs apprécieront de retrouver une ambiance ensoleillée. Et, bien évidemment, quand on décide d’installer son intrigue au Mexique, il y a des chances de rencontrer le soleil. Mais, comme dit plus haut, ça tombait parfaitement bien. »

L’argent, la trahison, les rêves de liberté et d’ailleurs, les conflits d’intérêt, la confiance entre les générations : ces nombreuses thématiques se télescopent dans cette tragédie mexicaine. Quelles étaient tes inspirations, outre la trilogie cinématographique « Sicario », évoquée en ouverture ?

« Dès lors que j’ai eu envie de traiter de ce sujet, j’ai évidemment regardé des documentaires, lu des articles sur le sujet pour éviter de raconter trop de bêtises. À travers ces sources, toutes ces thématiques sont immédiatement apparues. Je ne les ai pas inventées, elles font partie intégrante du quotidien de la jeunesse prise dans les filets des cartels. Cette tragédie qui se joue dans les cases de l’album est la réalité de milliers de jeunes. Ici, bien au chaud en Occident, on a tendance à la perdre de vue. Ce n’est malheureusement pas que de la BD. »

Amours et traque (planche 6 - Lombard 2026).

Quid de « la suite » : envisages-tu de poursuivre les grandes séries d’Hermann (de « Bernard Prince » à « Jeremiah » en passant par « Jugurtha », « Comanche » et « Les Tours de Bois-Maury ») ? Existe-t-il une possibilité d’adaptation sur grand ou petit écran ?

« Je ne pense pas. Ces séries lui appartenaient (certaines sont aussi la propriété des héritiers de Greg) et je pense que c’est très bien de les lui laisser. Et pour l’instant, il n’existe pas à ma connaissance de projet d’adaptation pour la TV ou le cinéma. »

As-tu toi-même d’autres projets BD ou d’autres envies ?

« J’ai des projets, mais c’est encore vague et il est trop tôt pour en parler. »

L'ultime planche (n° 1) d'Hermann pour « Jeremiah T43 : Gipso » (2026).

Philippe TOMBLAINE

« Cartagena » par Hermann et Yves H.

Éditions du Lombard (16,95 €) — EAN : 9782808218597

Parution 30 avril 2026

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