Louis ramène sa petite famille sur le bord de mer où il avait déjà passé des vacances avec son père, son oncle et sa tante, quand il n’avait que dix ans. Il va même jusqu’à relouer, pour quelques jours, la vieille maison où ils logeaient. En se promenant sur la plage, il se retrouve face à une falaise où une ancienne et menaçante villa en ruine résiste encore. Les souvenirs d’un été des insouciantes seventies lui reviennent immédiatement à l’esprit, alors que ses copains lui racontaient qu’y vivait une sorcière censée savoir parler aux morts… Pour cette convaincante plongée dans un passé qui marqua durablement cet enfant, le délicat scénariste Vincent Zabus s’est adjoint le trop rare Denis Bodart, dont le dessin s’accorde ici parfaitement à l’émotion du récit.
Lire la suite...« La Sage-femme d’Auschwitz » : entre femmes perdues et solidarités retrouvées…
En avril 1943, Anna et Ester sont envoyées à Auschwitz. Les compétences de sage-femme et d’infirmière de ces deux amies polonaises sont aussitôt mises à rude épreuve : comment sauver les nouveau-nés, promis à une mort certaine par les tortionnaires du camp, ou volés pour être donnés à des familles allemandes ? Une lueur d’espoir va cependant percer ce macabre univers… En adaptant le best-seller d’Anna Stuart, Pascal Bresson et Serge Fino (re)lancent, au sein du groupe City, le label Imagine Graphic, avec ce roman graphique tout en sororité, par ailleurs inspiré d’une histoire vraie.
Depuis quelques mois, les éditions City ont le vent en poupe ! Fort de précédentes réussites (il fut le découvreur notamment de l’écrivaine Virginie Grimaldi), l’éditeur Frédéric Thibaud a rencontré d’exceptionnels succès, comme en témoignent les ventes stratosphériques des romans d’Anna Stuart (550 000 exemplaires écoulés pour « La Sage-femme d’Auschwitz », dans sa version poche coéditée par J’ai Lu) et de Freida McFadden (7 millions d’exemplaires de « La Femme de ménage » vendus en France en 2025). Née en 1972, la Britannique Joanna Barden écrit depuis 2015, en employant deux pseudonymes : Anna Stuart pour ses romans sur la Deuxième Guerre mondiale, et Joanna Courtney pour ceux qui se déroulent à d’autres époques.
C’est en 2002 que parait initialement « La Sage-femme d’Auschwitz », prélude d’une série intitulée « Femmes de guerre », où viendront s’inscrire ultérieurement « La Sage-femme de Berlin » (2023), « L’Orphelin de guerre » (2024), « Les Sœurs de la Résistance » (2024 ») et « Le Message secret » (2024). Traduit en plusieurs langues, « La Sage-femme d’Auschwitz » s’inspire de l’histoire authentique de la sage-femme polonaise Stanisława Leszczyńska (1896-1974), qui fut arrêtée par la Gestapo, en tentant d’aider les Juifs du ghetto de Lodz : sa ville natale. Envoyée au camp de concentration avec sa fille Sylwia, alors étudiante en médecine, elle rencontre le sinistre docteur Mengele, qui lui demande d’euthanasier les nouveau-nés, après les accouchements. Refusant silencieusement, Stanisława trouve des stratagèmes pour cacher les bébés, puis arriver à identifier discrètement tous ceux destinés à être « germanisés ». En 1965, évoquant les 3 000 naissances auxquelles elle a pris part, elle publie « Le Rapport d’une sage-femme d’Auschwitz », dossier qui deviendra la source d’inspiration romanesque d’Anna Stuart.
En 2026, c’est donc au tour du roman graphique éponyme de voir le jour, en signant officiellement la relance du label Imagine Graphic. Apparu en 2025, ce dernier ne comptait jusqu’ici que deux traductions anglo-saxonnes : « Normandie 1944 : du D-Day à la libération de Paris » par Wayne Vansant et « Les Véritables Aventures de Jim et Huckleberry Finn » par Marcus Kwame Anderson et David Walker, d’après Mark Twain. Jusqu’au printemps prochain, près d’une dizaine de romans graphiques sont annoncés, qu’il s’agisse de traductions/rééditions (« Agatha Christie » par Angela Sancono et Michele Botton ; « La Course à la bombe » par Steve Scheinkin et Nick Bertozzi ; « Anne… : la maison aux pignons verts » par Brenna Thummler et Mariah Marsden) ou de nouveautés (« Coluche » par Ilaria Tebaldini et Pascal Bresson). Outre le titre signalé, le scénariste Pascal Bresson, interviewé ci-dessous, adaptera également « La Femme de ménage » et « La Grande Histoire du peuple juif » (parutions en novembre 2026). Une richesse thématique et une stratégie de diversification éditoriale dont il conviendra d’étudier les effets…
Pascal Bresson, comment avez-vous eu l’idée de transposer le roman d’Anna Stuart (paru en 2022) en bande dessinée ?
« Un jour, j’ai reçu un message de l’éditeur Frédéric Thibaud, qui connaissait mon travail de scénariste à travers mes différents ouvrages, notamment « Simone Veil, l’immortelle ». Il m’a demandé si je serais intéressé par l’adaptation en bande dessinée du best-seller d’Anna Stuart. J’avais lu ce roman ainsi que ses suites. J’avais été sensible au ton, à l‘émotion qui s’en dégage, et surtout à l’écriture d’Anna. J’ai donc naturellement accepté. Il me fallait ensuite constituer une équipe, et c’est ainsi que j’ai proposé le nom de Serge Fino. »
En tant que scénariste habitué aux biographies (après Simone Veil, citons celles s’intéressant au couple Klarsfeld ou à Florence Arthaud) et aux récits historiques, comment avez-vous adapté le style visuel et dialogué du roman original, inspiré d’une histoire authentique ?
« Ayant travaillé à plusieurs reprises sur la Shoah, les camps ou les déportations (plus de dix ouvrages sur le sujet), je me suis retrouvé en terrain familier, mais jamais indifférent. Cette adaptation m’a particulièrement touché : l’arrière-grand-mère de mon épouse, juive polonaise, vivait dans le ghetto de Varsovie. Elle a été déportée et assassinée à Auschwitz-Birkenau. Cette histoire intime a nourri mon approche, avec pudeur et exigence.
Le roman original compte près de 480 pages ; l’adaptation en bande dessinée devait tenir en 140 pages. Le premier enjeu a donc été de préserver le fil narratif, de sélectionner les scènes essentielles, y compris les transitions et de réécrire certains passages avec les codes propres à la BD : rythme, respiration, efficacité visuelle…
J’ai fait le choix d’éviter toute surenchère dramatique ou un traitement quasi photographique du réel. Inutile d’appuyer lourdement l’émotion : elle est déjà là, intrinsèque au sujet. Mon approche privilégie la suggestion, le regard, le silence parfois, plutôt que l’accumulation d’effets. Car au-delà de l’horreur, ce récit porte aussi une histoire d’amour et de résistance intérieure. Il était essentiel de laisser une place à l’espoir, sans jamais trahir la gravité du propos. Mon écriture s’est donc construite dans cet équilibre : fidélité à l’œuvre d’origine, respect de la mémoire, et exigence de narration propre à la bande dessinée, où chaque case doit à la fois raconter : émouvoir et transmettre.
De plus, j’ai eu la chance de rencontrer l’autrice Anna Stuart à l’occasion de séances de dédicaces communes. Ces moments d’échange ont été précieux et, au fil du temps, une véritable amitié est née. »
Passé des conséquences traumatiques du premier conflit mondial (dans la trilogie « Jules Matrat ») à la Shoah, Serge Fino dessine avec rigueur les implacables réalités d’Auschwitz : mères dépossédées de leurs enfants, meurtres de nourrissons, crimes contre l’humanité, bassesses et lâchetés aussi, face à l’ignoble idéologie nazie. Pourtant, sororité et résilience obligent, l’espoir toujours perdure : s’ouvrant et se clôturant à Lodz en 1946 en compagnie d’Anna, d’Ester et de son mari Filip, trois personnages que l’on sait donc avoir survécu au pire, l’album retrouve les chemins de l’humanisme en se focalisant sur les bébés sauvés ou préservés. Et si, tatouage aidant, enfants et mères survivantes pouvaient un jour se retrouver, après l’horreur de la guerre ? En tentant d’apporter d’abord un peu de réconfort, Anna et Ester (elle-même enceinte…) rejoignent surtout l’idéal porté par tous les Justes dont Schindler : « qui sauve une vie sauve l’humanité toute entière »… Riche de 152 pages poignantes, ce roman graphique dévoile un pan méconnu des camps de concentration et d’extermination, sujet difficile mais essentiel, fort heureusement accompagné ces derniers mois par diverses parutions d’intérêt mémoriel (voir ainsi « Ce que j’ai vu à Auschwitz : les Cahiers d’Alter », « Les Mémoires de la Shoah » et « Les Enfants de Buchenwald »).
Philippe TOMBLAINE
« La Sage-femme d’Auschwitz » par Serge Fino et Pascal Bresson, d’après Anna Stuart
Éditions City (24, 90 €) – EAN : 9782488205061
Parution 6 mai 2026







































