L’impressionnant dessinateur serbe Gradimir Smudja s’est emparé d’un étonnant et méconnu haut fait de bravoure de l’histoire de l’art — qui s’est déroulé à Paris, juste avant le début de la Seconde Guerre mondiale —, afin de le raconter en bande dessinée dans un diptyque dont le premier tome vient de sortir et où il impose, une fois de plus, son flamboyant style graphique… mais toujours avec beaucoup d’humour et de fantaisie. Le 14 juillet 1939, Jacques Jaujard, directeur du Musée du Louvre en place, va organiser le plus grand déménagement d’œuvres artistiques au monde (4 000 merveilles, dont « La Joconde », « Le Radeau de la Méduse » ou la « Victoire de Samothrace »). Ceci pour éviter qu’elles tombent dans les griffes des nazis : incroyable, mais vrai !
Lire la suite...« L’Île au trésor » : les bonnes et mauvaises fortunes de la flibuste…
Long John Silver, Jim Hawkins, l’Hispaniola, Ben Gunn… Autant de noms entrés dans la légende littéraire et la mythologie de la flibuste, grâce à l’extraordinaire succès de « L’Île au trésor » (1883). L’indépassable chef d’œuvre de Robert Louis Stevenson, adapté par David Chauvel et Fred Simon dans la collection Ex-libris de Delcourt, est réédité en format intégrale prestige. Une invitation culturelle au voyage et à l’aventure intergénérationnelle, toujours aussi fascinante à redécouvrir…
En 1879, le nom de Stevenson (29 ans) est encore peu connu : son œuvre se limite à deux récits de voyage, « An Inland Voyage » et « Voyage avec un âne dans les Cévennes », peu diffusés et qui ne lui permettent pas de vivre de sa passion. L’écrivain vit également une relation compliquée avec Fanny Osbourne : artiste-peintre américaine déjà mariée et de dix ans plus âgée. En 1879 et 1880, bien que gravement malade (toux, fièvre et eczéma), Stevenson trouve le courage de rejoindre Fanny en Californie, où ils se marient, puis de se réconcilier avec son père, ce qui le met à l’abri du besoin. Revenu en Écosse, il imagine alors la trame d’un récit aventureux qui deviendra « L’Île au trésor ». L’auteur s’inspire du « Scarabée d’or » d’Edgar Allan Poe (1843) : une nouvelle où la découverte d’un mystérieux message, esquisse griffonnée sur un vieux parchemin, lance les protagonistes à la poursuite du trésor du célèbre Cap’tain Kidd (1645-1701). Stevenson semble également avoir été inspiré par des article de journaux racontant comment des navires tentaient alors de retrouver, sur la côte Pacifique de l’Amérique centrale (île Cocos), le trésor ecclésiastique de Lima, volé en 1820 par la pirate William Thomson. En réalité, caché dans l’archipel des Samoa, ce trésor a pu être retrouvé… par Stevenson lui-même ! Ayant en effet curieusement décidé de s’installer aux Samoa, en dépit d’un climat très défavorable aux tuberculeux, l’écrivain allait y finir ses jours en 1893… : à 44 ans. Entre-temps, il y avait érigé un incroyable palais, alimenté par une richesse allant bien au-delà de sa fortune littéraire ; ses héritiers continuèrent d’investir longtemps dans l’immobilier, puis le pétrole…
Avec « L’Île au trésor », Stevenson forge un mythe et joue des légendes de la piraterie : tous ses personnages sont fictifs, mais n’ont jamais paru aussi réels, tandis que la carte au trésor (avec son emplacement parfois marqué d’une croix) relève là encore de la fantaisie littéraire. Le partage immédiat du butin était plutôt de mise, à moins qu’un code ésotérique et indéchiffrable ne soit laissé un jour à la postérité, ainsi susceptible d’aiguiser tous les appétits et tous les imaginaires (voir le cryptogramme de La Buse). « L’Île au trésor » et Long John Silver, naturellement, trouvèrent de remarquables échos tant chez Hergé (« Le Secret de la Licorne » et « Le Trésor de Rackham le Rouge » en 1943 et 1945, mais aussi « Les Bijoux de la Castafiore » en 1963), que chez Osamu Tezuka (« La Nouvelle Île au trésor » en 1947), Hugo Pratt (adaptation en 1980 de cet ouvrage, qui fut le dernier legs mémoriel et hautement symbolique du père de l’auteur, alors en devenir, de « Corto Maltese »), Mathieu Lauffray et Xavier Dorison (« Long John Silver » en 2007-2013), Sébastien Vastra (« Jim Hawkins », 2015-2021)… Sans parler – parmi des dizaines de créations référencées et d’adaptations diverses – de la saga « Pirates des Caraïbes » (2003-2017, dérivée d’une attraction Disney) et des films d’animation « La Planète au trésor : un nouvel univers » (studios Disney, 2002) et « L’Île de Black Mór », (Jean-François Laguionie, 2002).
D’abord publié en feuilleton dans le magazine Young Folks de 1881 à 1882, sous le titre complet « L’Île au trésor ou La Mutinerie de l’Hispaniola » (et sous le pseudonyme de Capitaine George North), « L’Île au trésor » n’enthousiasma guère le jeune public auquel le récit était initialement destiné, comme le démontre l’un de ses premiers titres : « The Sea Cook : A Story for Boys ». Remanié puis édité à Londres en un seul volume en 1883, le roman rebaptisé connut fort heureusement un très vif succès, traduit en plusieurs langues. Jules Hetzel fit ainsi paraitre à Paris en 1885 la traduction réalisée par André Laurie. À leur tour, David Chauvel et Fred Simon s’emparèrent de l’œuvre entre 2007 et 2009, au profit d’une trilogie jeunesse destinée à la collection Ex-libris Delcourt, spécialisée depuis 2007 dans l’adaptation des grands classiques romanesques. On peut du reste continuer de découvrir dans cette collection de nouvelles publications : citons « L’Île du docteur Moreau » T2 (Stéphane Tamaillon et Joël Legars, 2023), les deux tomes de « Voyage au centre de la Terre » (Rodolphe et Patrice Le Sourd, 2023-2024) ou l’intégrale du « Comte de Monte-Cristo » (Patrick Mallet et Bruno Loth, 2026).
Fred Simon et David Chauvel rendent à merveille tout le charme aventureux et la kyrielle de thématiques très adultes qui alimentent un récit porté par des ingrédients inoubliables : une auberge isolée en bord de mer, d’anciens pirates en quête d’un objet mystérieux, la découverte d’une carte au trésor, un vieil aveugle redoutable, un maître-coq (Long John Silver) unijambiste aussi rusé que charismatique, et un jeune héros, Jim Hawkins, permettant à tout un chacun de s’identifier à ce narrateur débrouillard. Dessin semi-réaliste et couleurs de Jean-Luc Simon (frère de Fred) s’accordent pour accompagner la montée en tension attendue… jusqu’au dénouement et à ses mystères. Notons, enfin, que la maquette de la présente intégrale diffère, avec son dos toilé, sa dorure et sa reprise du premier plat du T1, de la version déjà parue en 2017. Une maquette soignée, identique à celle des intégrales les plus récentes de Delcourt : « Du vent dans les saules » (avril 2026) ou « Le Comte de Monte-Cristo », déjà évoquée. Un livre au trésor à partager sans modération, même si… « Yo-ho-ho ! Et une bouteille de rhum ! »
Philippe TOMBLAINE
« L’Île au trésor : édition prestige » par Fred Simon et David Chauvel, d’après Robert Louis Stevenson
Éditions Delcourt (25 €) — EAN : 9782413065163
Parution 11 juin 2026




























