Quel plaisir que de retrouver, au sein d’un nouveau cycle d’enquêtes délicatement rétro, ce bon vieux commissaire Raffini, créé en 1980 par le prolifique, mais non moins talentueux, scénariste Rodolphe et par le célèbre dessinateur Jacques Ferrandez, relayé à partir de 1995 par Christian Maucler ! Toujours aussi bougon, mais conduisant ses investigations avec calme et obstination, il est désormais assisté par une charmante équipière — elle remplace son fidèle adjoint Morlaine qui a pris sa retraite — pour éclaircir le contexte de la mort d’une actrice sur le tournage du film de gangsters « La Poupée sans tête ». Horrible accident ou homicide, l’affaire, entre faux-semblants, glamour et décors de cinéma, est haletante !
Lire la suite...« Les Irradiés de l’île Longue » : une enquête en sous-marin…
En 1965, le général de Gaulle choisit l’île Longue, dans la rade de Brest, pour y installer la base opérationnelle des sous-marins nucléaires français. Jusqu’en 1996, les ouvriers vont s’exposer sans le savoir à de dangereuses radiations ; un bras de fer est alors engagé contre les responsables militaires du site… La journaliste Carole Collinet décrypte cette affaire très sensible, mise en images par Éric Appéré, un habitué des sujets documentaires évoqués dans les revues Topo et Casiers.
Très régulièrement, la BD reportage et le journalisme d’investigation s’associent pour nous permettre de mieux comprendre des enjeux de société, des thématiques complexes ou de véritables affaires d’État. Ainsi de « Vert de rage : les enfants du plomb » (Sébastien Piquet et Martin Boudot, 2024 ; Prix Eco-Fauve Raja 2025 à Angoulême), « Champs de bataille : l’histoire enfouie du remembrement » (Pierre Van Hove et Inès Léraud, 2024), « Le Paradoxe de l’abondance » (Dominique Mermoux, Vincent Ravalec et Hugo Clément, 2025) ou de « Les Sacrifiés du paradis : enquête au cœur du colonialisme vert » (Chico et Guillaume Blanc, 2026).

La base de l’Île-Longue et un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) de la Force océanique stratégique - Archives Ouest-France (Thierry Creux).
Dans le présent album, c’est donc la scénariste Carole Collinet qui s’est saisie d’un sujet lui tenant à cœur. Journaliste pour la presse écrite et France Télévisions depuis 1999, œuvrant notamment à la rédaction brestoise de France 3 Bretagne, elle croise en effet dès 2012 la route des « Irradiés de l’île Longue ». En 2013, elle rencontre un ancien ouvrier de la base : victime d’un cancer, il cherche alors à faire reconnaitre le caractère professionnel de sa maladie. Et il n’est pas le seul… Face à l’inertie politique et à l’obsession du secret de la Grande Muette (l’Armée française), un long combat pour la vérité débute. Carole Collinet, engagée dans une démarche citoyenne et la volonté de faire justice, commence par proposer un scénario de huit planches sur l’histoire des ouvriers de la base nucléaire, à destination de Casiers, une revue brestoise de bande dessinée. De là naitra l’idée d’un roman graphique plus complet.
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Les impressionnants travaux de terrassement laissent apparaître l’emplacement des deux grands bassins de 120 m de long, creusés dans la roche (Photo : Stéphane Jézéq).
Située en rade de Brest (Finistère), sur le territoire de la commune de Crozon, l’île Longue est en réalité une presqu’île, jadis utilisée comme camp d’internement pendant la Première Guerre mondiale. Débutés en 1967, les travaux de la base opérationnelle des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) vont durer cinq ans. Le chantier le plus important d’Europe mobilise 3 500 ouvriers, 300 000 m3 de béton coulés et 6 000 tonnes d’acier, tout en débutant…. par l’expropriation des fermiers qui résidaient sur les lieux. Bassins de radoub, ateliers, bâtiments annexes, bureaux, logements, clôtures et système de surveillance transforment radicalement le paysage, tout en devenant un site hautement stratégique de la Marine nationale. L’un des 11 gérés depuis 2017 par la société Naval Group, dont l’actionnaire majoritaire reste l’État français. Si l’album précise l’historique et les chiffres associés à l’île Longue, retenons ces trois éléments : 2 000 personnes employées dont 600 civils, aucun service de radioprotection avant 1996, 16 missiles de six têtes nucléaires par sous-marin.
Décrivant tant les mécanismes de la dissuasion nucléaire que les témoignages et procédures intentées par les victimes irradiées, les courriers reçus et les bilans des rapports d’études sanitaires, l’ensemble des risques professionnels et la condamnation pénale des fautes commises par le ministère des Armées, sans qu’une reconnaissance officielle par l’État ne soit encore effective, l’album se traduit graphiquement par un style volontiers jeté et faussement naïf. Rendant immédiatement accessibles les tenants et aboutissants de cette affaire, il éclaire cette thématique anxiogène saisissante, appuyée par plusieurs années d’investigation et de recherche de la vérité. Il y a des silences d’État qui font à vrai dire, 30 ans après le dévoilement de manquements graves, autant de bruit qu’une explosion atomique…
Philippe TOMBLAINE
« Les Irradiés de l’île Longue : enquête sur un silence d’État » par Éric Appéré et Carole Collinet
Éditions Dargaud (23 €) — EAN : 9782205214710
Parution 19 juin 2026




















