L’impressionnant dessinateur serbe Gradimir Smudja s’est emparé d’un étonnant et méconnu haut fait de bravoure de l’histoire de l’art — qui s’est déroulé à Paris, juste avant le début de la Seconde Guerre mondiale —, afin de le raconter en bande dessinée dans un diptyque dont le premier tome vient de sortir et où il impose, une fois de plus, son flamboyant style graphique… mais toujours avec beaucoup d’humour et de fantaisie. Le 14 juillet 1939, Jacques Jaujard, directeur du Musée du Louvre en place, va organiser le plus grand déménagement d’œuvres artistiques au monde (4 000 merveilles, dont « La Joconde », « Le Radeau de la Méduse » ou la « Victoire de Samothrace »). Ceci pour éviter qu’elles tombent dans les griffes des nazis : incroyable, mais vrai !
Lire la suite...« Bluebells Wood » par Guillaume Sorel
Quand on découvre la couverture « Bluebells Wood », on ne peut deviner qui est réellement cette femme nue, de dos, posée sur un rocher dans un décor blanchâtre et inquiétant, décor qui contraste avec les pages forestières et automnales qui inaugurent le récit. L’action se situe sur une côte indéterminée qu’on devine un peu celtique ou nordique, ce que révèle l’auteur en signalant en postface ce site qu’il découvrit… à Guernesey.
Dans une maison bâtie sur une petite plage enserrée dans des rochers, au pied d’une falaise, s’est installé William, un peintre en mal de création… et qui va rencontrer de drôles de créatures. D’abord un chevreuil tombé du ciel ! Son ami Victor (galeriste ?), qui vient régulièrement voir où il en est de son œuvre picturale, s’en étonne à peine tant William est perturbé depuis qu’Hélèna l’a quitté. L’homme est taciturne et la femme qui vient poser nue s’étonne de son manque d’intérêt, de son indifférence charnelle.
Le problème, ce n’est pas Rosalie, son modèle, mais les horribles sirènes, crocs aiguisés de vampires, yeux mauvais, qui vont surgir tout à coup de l’océan pour tenter de le détruire. Il ne doit la vie qu’à l’une d’entre elles, tombée amoureuse de l’artiste et qui s’accroche, au risque de provoquer la colère haineuses de ses congénères. Dès lors, les jours ne sont faits que d’épisodes inquiétants, de menaces venant de la mer, et d’amour aussi avec la femme poisson qui s’installe dans la baignoire et dans sa vie.
Cette femme est sauvage, sensuelle, crue, troublante, folle peut-être, allant de la mer à la bâtisse de façon imprévisible, intrusive. William n’est plus que l’ombre de lui-même, épuisé, fasciné, terrifié, piégé… Peut-on tomber amoureux d’une sirène ? C’est déjà toute l’histoire de la Mélusine serpente et poitevine. Mais ici, en bord de mer, entre rochers aiguisés et mer qui s’agite, fallait-il céder à la tentation, à cette créature qui voudrait tant, semble-t-il, devenir une femme comme les autres, une femme qu’il accepterait de dessiner ?
Le dessin, parlons-en, celui de Guillaume Sorel, toujours aussi puissant et coloré, qui sait comme nul autre rendre la mer rageuse et terrifiante, tempétueuse et angoissante, et les femmes charnelles, charnues, charmeuses. En postface, dans un très beau cahier graphique, Sorel explique qu’après une année consacrée à l’illustration, c’est d’une peinture que son pinceau avait fait naitre, intitulée « Attaque de sirènes », que cette histoire est née (peinture reproduite dans le dossier). Belle histoire, assurément, ce que ne dément pas Pierre Dubois, un connaisseur, qui signe la préface et rappelle que c’est dans les parterres de jacinthes des bois (bluebells, en anglais) que « les fées viennent danser ».
Les sirènes aussi, manifestement !
Didier QUELLA-GUYOT ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).
http://bdzoom.com/author/didierqg/
« Bluebells Wood » par Guillaume Sorel
Éditions Glénat (19 €) – ISBN : 978-2-3440-2180-4














Guillaume Sorel aime sans aucun doute les contes fantastiques et ces ambiances étranges, lui qui a illustré entre autres « Le Horla » de Maupassant, où l’on avait déjà à faire à un monsieur pris par la folie et qui avait des visions (enfin, on imagine ?)
Sorel est sans nul doute un des rares vrais artistes la bande dessinée de sa génération. Tout est insufflé par cette fibre créatrice d’une sensibilité extrême. Le découpage, le dessin, l’encrage et les couleurs en plus des histoires font de l’oeuvre de Sorel des albums majeurs du 9e art.