« La Ville dont il ne reste rien » : mémoires de guerre…

Vlastrod est un village dont il ne reste rien… Sauf dans la mémoire de Fritz : un employé de bureau solitaire de Vienne, qui occupe son temps à compléter une maquette miniature. C’est ainsi que perdure la mémoire d’une bourgade rasée pendant la Deuxième Guerre mondiale, alors qu’une survivante surgit inopinément dans la vie de l’infortuné architecte de papier. Inspirés par le cruel destin des habitants de Lidice, Valentina Grande et Sergio Varbella insufflent dans ce one-shot de 168 pages une atmosphère hors-norme : où comment le souvenir, oscillant entre fracas et oublis, traumas et résilience, reconstruit l’humain aux lendemains des conflits et des totalitarismes.

Vienne après la guerre (planches 1 à 3 ; Pictavita 2026).

Oradour-sur-Glane (le 10 juin 1944 ; dont les ruines sont les seules à avoir été intégralement conservées en Europe), mais aussi Maillé (Indre-et-Loire), Lipa (Croatie), Marzabotto, San Pietro Infine et Sant’Anna di Stazzema (Italie), et donc Lidice (Tchéquie) : autant de noms de bourgades aux sinistres résonnances, entrés depuis plus de 80 ans dans la liste noire des villages martyrs de la Deuxième Guerre mondiale. Dans le cas de Lidice, rappelons que, le 10 juin 1942, environ 340 personnes subirent l’horreur de la répression nazie (exécution, aryanisation, déportation et extermination), suite à l’attentat ayant visé Reinhard Heydrich à Prague le 27 mai (Opération Anthropoid).

Couverture de « The 387 Houses of Peter Fritz » (Hatje Cantz, 2001) et vue de l'exposition.

S’inspirant partiellement de cette tragédie, Valentina Grande (également professeure de littérature ; « Gertrude Stein et la génération perdue » en 2022, « Les Nageuses de minuit » en 2025) et Sergio Varbella (« Bauhaus », déjà sur scénario de V. Grande en 2021) évoquent également l’installation « The 387 Houses of Peter Fritz » : dans cet ouvrage paru en 2001, l’artiste Oliver Croy évoque sa propre découverte d’un trésor inattendu, soigneusement emballé dans des sacs poubelles. 387 maquettes d’architecture miniatures, réalisées par feu Peter Fritz : un ancien employé d’assurance. Retrouvés par hasard dans un bric-à-brac, ces petits joyaux, minutieusement confectionnés à partir de chutes de papier peint, de boîtes d’allumettes, de papier texturé et de feuilles adhésives, furent conservés et présentés avec succès dans diverses expositions.

Crayonné de la couverture.

En couverture de « La Ville dont il ne reste rien », œuvre dont le titre évocateur rend hommage au célèbre poème « Barbara » (1946 ; interrogation sur le sort des individus en temps de guerre) de Jacques Prévert, ce sont les mystères du thriller psychologique qui s’expriment silencieusement : de nuit, un homme à l’air désabusé regarde le village de papier miniature qui s’étend sur une large table devant lui. La présence d’outils indique que l’œuvre est encore inachevée, parsemée par ailleurs de points d’interrogation dont on comprend le sens : telle maison était-elle bien à cette place ? Ce bâtiment ressemblait-il à ce que la mémoire en a gardé ? Comment se nommait cette rue ? Ce croisement ou cette intersection avait-il vraiment cette forme ? Au-delà des architectures perce l’absence humaine, là encore énigmatique, cruelle, totale. Nous voici en définitive au cœur du sujet de cet album : comme l’expliquent les auteurs, « que reste-t-il d’une personne quand elle perd tout, quand il n’y a plus de liens ni de lieux où revenir ? Plus qu’une simple chronique de guerre, le livre se configure comme une enquête profonde sur la frontière ténue entre le souvenir que l’on invente pour survivre et la vérité historique que l’on préfère souvent ignorer. »

Stoyboard (carnet 14x21 cm, crayons de couleur), maquette d'une maison de Vlastrod et plan de la ville.

Derrière les points d’interrogations percent donc la mémoire (parfois reconstituée) et l’oubli, le doute et l’imprécision. Or, la mémoire ne peut tout retenir, ne doit pas tout retenir. Elle enveloppe l’individu sans avoir à le déterminer : cette construction permanente suppose le dépassement des traumas potentiels. Dans le cas de Fritz, qui a perdu toute sa famille lors de la destruction de Vlastrod (bourgade fictive mais symbolique), à la suite de représailles nazies liées à des actions de la Résistance, c’est la question de la faute qui hante son esprit. Est-il responsable, par lâcheté ou suite à un mot de trop, de l’anéantissement de son village natal et des siens ? Celui qui s’est longtemps vu et accepté comme l’unique survivant peut-il comprendre qu’au moins une autre rescapée puisse réapparaître dans son quotidien ? Quant à ce village de papier, peut-il réellement faire perdurer la mémoire du village disparu ?

Architectures, symétries, liens et correspondances (Pictavita, 2026).

D’une case et d’une planche à l’autre, l’album ouvre ou referme ses questionnements, ses silences et ses réponses : expulsé de son appartement viennois, Fritz aura-t-il le courage de résister à ce nouvel anéantissement du lieu de vie ? Très habilement, les rencontres, regards, silences, grands et petits détails s’accumulent comme autant de pièces d’un puzzle multi-factoriel glissant entre les temporalités (l’avant-guerre, le présent des années 1950, les années 1940 ou 1990) et les fissures mémorielles. Questionnant la mémoire et la collaboration au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, adoptant une perspective féministe, l’album met en scène ces sujets au travers d’un dessin semi-réaliste et des aplats de couleurs quasi ligne claire. La gravité permanente, inhérente aux thématiques traitées comme au titre, s’achève néanmoins sur une note d’espoir : la magie de la mémoire, c’est qu’elle finit toujours par donner aux choses la saveur de l’authenticité…

Crayonné de la planche 12.

Le projet du palais de Fritz.

Concernant la réalisation de l’ouvrage et son rapport à notre époque, nous laissons les auteurs conclure : « Chaque planche a été réalisée entièrement à la main, avec un dévouement à l’analogique et un soin méticuleux apporté à l’encre de Chine, transformant l’architecture elle-même en protagoniste. Des grilles aux balustrades, jusqu’aux étiquettes créées sur mesure pour le moindre objet quotidien, tout concourt à créer une atmosphère dense de suspense et d’obsession mémorielle. La reconstitution de la Vienne du Prater, fruit d’une recherche rigoureuse sur des photos d’époque, contribue également à faire de la maquette de Fritz un personnage vivant et vibrant. En choisissant de parler de la guerre sans jamais montrer explicitement les nazis, l’œuvre se concentre sur les « tendances fascistes » qui se nichent dans le quotidien, invitant le lecteur à une réflexion nécessaire sur la lutte qui doit d’abord commencer en nous-mêmes. De cette manière, « La Ville dont il ne reste rien » dépasse les frontières du genre pour embrasser une réflexion universelle sur l’humanité et sur ce qu’il reste quand tout semble perdu. »

Entre les murs (Pictavita 2026).

Philippe TOMBLAINE

« La Ville dont il ne reste rien » par Sergio Varbella et Valentina Grande

Éditions Pictavita (25 €) — EAN : 9782849535615

Parution 3 juin 2026

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