« Naïs » : on dirait le sud, solaire et sombre…

Nouvel album dans la collection des adaptations de Marcel Pagnol en bandes dessinées, la tragédie sociale qu’est « Naïs » a la particularité d’être initialement une adaptation libre par Pagnol d’une nouvelle méconnue d’Émile Zola : « Naïs Micoulin ». Chronique d’un été meurtrier…

De prime abord, en parcourant la fresque méridionale que constitue cet album, le talent de David Ratte saute aux yeux. C’est avec précision et réalisme que le dessinateur traite ses décors et ses figures. Ses trognes, devrais-je dire : Ratte possède un indéniable goût pour les visages. Un vrai plaisir. Chacun de ses personnages est typé, caractérisé : on reconnaît ce brossé, avec ce si séduisant semi-réalisme dynamisé par un pas de côté caricatural. 

Si son dessin est riche en détail et fourmille de mille traits secondaires, si son décor comme sa figuration bruissent d’un généreux impressionnisme graphique, David Ratte sait cependant agencer son espace avec intelligence, laissant vierges des zones de repos pour l’œil, usant aussi de traits de contour de grosseurs variées selon l’éloignement des plans, utilisant encore de francs aplats noirs en écho aux zones blanches similaires, évanouissant parfois les décors autour des figures par souci de visibilité. Enfin, un goût pour le bel encrage magnifie ce trait vraiment dessiné et impulsé par le libre arbitre de l’artiste. Lequel use de feutres à pointes fines pour les détails, également de pinceaux de calligraphie avec encre intégrée pour les pleins et déliés.

Assumant sa fonction de séduction habituelle pour un lectorat plus large, la couleur numérique — assurée par David Ratte et son fils — habille avec justesse et agrément le trait. Pour autant, les planches sont magnifiques en soi et mériteraient pleinement une édition en noir et blanc.

Plongeons-nous dans cette émouvante histoire déclinée en 64 planches. Tout commence à l’Estaque, dans une tuilerie de la banlieue marseillaise, où un ouvrier bossu prénommé Toine est l’ami bienveillant de la jeune et rayonnante Naïs : une collègue ouvrière. Un ami malgré lui. Malgré le handicap qui le crispe, l’obsède, le fragilise… Car, s’il est aimé de la fille d’un chiffonnierd’un amour unilatéral, l’ami d’enfance, lui, aime Naïs en secret. Mais, bientôt de retour un été à Cassis, Frédéric Rostaing séduit la jeune femme convoitée. Ami de Toine, Frédéric est le fils d’un avocat aixois et propriétaire de la ferme de Cassis dont le père Micoulin est métayer. Veuf, buté, tyrannique et violent, le père d’Anaïs Micoulin est d’une jalousie maladive envers sa fille, il la surveille et éconduit chaque prétendant… S’il tolère l’amitié entre sa fille et Toine, c’est parce qu’il la juge anodine… Alors, lorsque le garçon de bonne famille qu’est Frédéric revient séduire sa fille, cristallisant un ancien sentiment mutuel, le comportement inquiétant du père Micoulin devient un insaisissable aléa autour de l’enjeu narratif qu’est la solaire Naïs… Dès lors que l’amour du jeune couple est révélé, la question est de savoir jusqu’où l’ire paternelle peut le mener. Jusqu’où le bouleversant Toine, à qui Naïs demande de protéger de son père son amour avec Frédéric, va-t-il ravaler sa propre jalousie ? Quelles ressources intérieures va-t-il puiser pour sublimer son amour impossible ? « Naïs », c’est l’irruption d’un amour qui, le temps de vacances estivales, cristallise autour de lui le meilleur comme le pire des passions humaines… 

Cet album s’inscrit dans une collection déjà riche d’une vingtaine de titres. S’il n’est pas le plus connu des récits de l’enfant d’Aubagne, ce provençal thriller tendu capte le lecteur : bouleversant et bavard, lumineux et sombre, intime et social qu’il est. En 2014, l’auteur de ces lignes avait contacté Nicolas Pagnol pour lui proposer d’adapter des ouvrages de son grand-père. Le gestionnaire de l’œuvre de Marcel Pagnol lui avait répondu qu’un projet était déjà en cours, mais revenir vers lui au cas où cela ne conviendrait pas. Le moins que l’on puisse dire est que cette adaptation concoctée par le label Grand Angle est une pleine réussite : ce « Naïs », aussi brillant que touchant, en témoigne à nouveau. Il est vrai que David Ratte a de belles admirations : entre Alex Raymond et Blutch, Hermann et Alain Dodier. Un seul mot pour conclure : é-pa-tant !

Jean-François MINIAC 

« Marcel Pagnol en BD : Naïs » par David Ratte et Éric Stoffel

Éditions Grand Angle (16,90 €) — EAN : 9791041112807

Parution 1er juillet 2026

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