« Les Adieux ne durent jamais » : souviens-toi, cet été-là…

Mattéo, Victor et Lennon sont trois amis, unis par la musique et le goût de la fête. Mais le premier, qui vient de perdre son père, un homme absent depuis des années, transforme le road trip prévu sur la côte basque… en déménagement. Dans la maison vide paternelle, les silences et les souvenirs vont ressurgir, intimes et bouleversants. En 328 pages, Jim et Laurent Bonneau racontent le deuil, l’amour et la transmission, dans un profond récit existentiel : ou comment exister et construire sa vie, après…

Musique passion (planche 3 ; Grand Angle 2026).

En mai 2025, Jim avouait sur son blog (https://jimtehy.blogspot.com/) avoir adopté une méthode relativement atypique : 200 pages réalisées avec le dessinateur Laurent Bonneau, sans que le scénariste ne connaisse la résolution de son récit, et sans signature du projet chez un éditeur ! Nul ne doutait cependant qu’après « L’Étreinte », un titre de 300 pages réalisé en commun en 2021 (prochainement adapté au cinéma), ou des titres tels « Une nuit à Rome » (Jim, 2012-2014 ; également en voie d’adaptation cinématographique), « L’Érection » (Jim et Lounis Chabane, 2016-2017) ou « Ceux qui me touchent » (Damien Marie et Laurent Bonneau, 2023), les deux compères n’arrivassent enfin à convaincre de nouveau les éditions Bamboo/Grand Angle de publier leur récit. La genèse de ce dernier débute dès 2009, lorsque Laurent Bonneau réalise un court-métrage de 16 minutes avec trois amis, lors d’un voyage entre Bordeaux et le nord de l’Espagne. En novembre 2023, il envoie une dizaine de planches muettes à Jim, inspirées d’une scène directement vécue avec ses mêmes amis. Le scénariste, entre réel et fiction, y greffe une autre thématique : le sens de la paternité biologique.

Sans relations... (planche 10 ; Grand Angle 2026).

Comme le stipule l’accroche volontairement mystérieuse de ce one-shot, « Pour réussir à faire son deuil, il faut parfois que les morts reviennent nous aider ». En l’occurrence, et comme on l’aura deviné, une partie de l’intrigue explore la disparition accidentelle du père en mer. Cet alcoolique notoire a-t-il fait une chute ou s’est-il suicidé ? Ces diverses hypothèses s’entrecroisent avec le choc émotionnel vécu par Mattéo Grandpierre : si la mort du paternel « inconnu », trois mois plus tôt, ne lui avait a priori fait ni chaud ni froid, la sensibilité du jeune homme revient à fleur de peau à l’instant même où celui-ci pénètre dans la maison du défunt. Dès lors, l’émotion, le doute et le trouble s’installent. Les signes, les témoignages des voisins, les objets et musiques véhiculent tous un vécu, une atmosphère. Côté dessin, le trait réaliste de Laurent Bonneau, relevé par des tonalités jaunes et sépias, reflète parfaitement ces temps incertains d’entre-deux : entre la fin de l’adolescence et l’âge adulte, entre l’insouciance et la gravité, entre la nonchalance et la passion ou l’acharnement, entre fidélité et trahison, entre amour et désamour aussi. En bref, tout ce que nos trois protagonistes traversent, découvrent ou endurent : Mattéo, face au deuil et à l’incompréhension ; Victor, transformé par un amour estival, et Lennon, qui « croit encore au pouvoir des chansons ».

Un voyage nonchalant ? (planche 25 ; Grand Angle 2026).

Quand un proche disparait, est-ce alors qu’il se met véritablement à nous parler ? Dans un été composé de nuits trop courtes, de fêtes de village éphémères et de concerts ratés, ce sont les aspects physiques (une maison à vider), sonores (entre silences et vieux vinyles du père, dont c’était la passion), visuels (mais quels sont ces mots laissés sur un miroir ?), ainsi que l’ensemble des ressentis psychologiques, qui viennent envahir le cadre et les planches. Tels des « fantômes qui nous traversent », disent avec finesse les auteurs. Non sans humour : l’ironie ou l’autodérision colore également la quasi-totalité des dialogues, entre punchlines, semi-vérités et réflexions métaphysiques à prendre au trente-troisième degré. Un équilibre scénaristique, à la mesure des profonds temps d’échanges entre les personnages ou de pensées sur le cours de l’existence. Voici dans tous les cas un récit existentiel particulièrement sensible, qui pourra sans difficulté entrer en résonnance avec le vécu de bien des lecteurs et lectrices. 328 pages, parfois, ça défile très vite. Comme une vie, ou comme un adieu. Souvenons-nous qu’il est très difficile de réussir totalement les deux…

Une maison pleine de vides (planche 39 ; Grand Angle 2026).

Philippe TOMBLAINE

« Les Adieux ne durent jamais » par Laurent Bonneau et Jim

Éditions Grand Angle (29, 90 €) — EAN : 9791041117765

Parution 1er juillet 2026

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