« Jean Doux et le mystère de la disquette molle » : une vie de bureau dure et dingue !

Arrivé en retard au bureau, le très beauf Jean Doux entame une journée calamiteuse : la découverte inopinée d’une disquette datant des années 1970, dans un faux plafond, va cependant transformer son morne quotidien… Débute alors une quête cryptique et loufoque, entre passages secrets, vieilles moquettes et personnages décalés. Signant une œuvre hors-norme, aux frontières (pixellisées) du polar, de l’humour et de l’aventure, Philippe Valette détonne avec cet hommage aux codes du monde informatique d’antan, plébiscité depuis sa parution initiale en 2017, et actuellement réédité à l’occasion du 40e anniversaire du groupe Delcourt…

Parmi les pépites atypiques et actuellement rééditées du catalogue Delcourt figure donc « Jean Doux et le mystère de la disquette molle », dont le seul titre parodique renvoie ses lecteurs à quelques classiques du genre (pour ne pas dire multi-genres) : sans lister tous les œuvres aux intitulés pour ainsi dire intrigants (des « Mystères de Paris » aux « Mystérieuses Cités d’or » en passant par « Le Mystère de la Grande Pyramide »), citons comme titres référentiels la nouvelle « Sherlock Holmes et le mystère de la vallée de Boscombe » (Arthur Conan Doyle, 1891), le roman « Le Mystère de la chambre jaune » (Gaston Leroux, 1907), le film « Tintin et le mystère de la toison d’or » (Jean-Jacques Vierne, 1961) et sans doute plus encore « Indiana Jones et le mystère de l’Atlantide » (LucasArts, 1992), meilleur souvenir vidéoludique associé à des disquettes directement plébiscité par Philippe Valette.

« Indiana Jones and the Fate of Atlantis » (capture d'écran).

Précisons, à ce stade et pour les plus jeunes ou les non férus d’informatique, que la disquette 8 pouces (20,3 centimètres), définie comme support de stockage amovible de données, est apparue en 1967 chez IBM, avec une capacité maximale de 80 kilo-octets (Ko). Cette taille physique subsista quelques années (avec une capacité maximale de 1,2 méga-octet (Mo)), avant de passer à des dimensions plus faibles (5,25 pouces et 3,5 pouces), en liens avec les premiers micro-ordinateurs (Apple II en 1977, IBM-PC en 1981). Les disquettes de 5,25 pouces, au final moins courantes car plus encombrantes, furent aussi appelées disquettes souples, tout simplement car le plastique utilisé était fin et mou.

Successivement passé, depuis l’adolescence, par les courts-métrages amateurs, les Arts appliqués, l’animation 3D et le cinéma, Philippe Valette (auteur de « L’Héritage fossile » en 2024) a abordé la bande dessinée comme une sorte de « storyboard hybride », sans emprunts techniques classiques, en priorisant la liberté narrative et une mise en page complexe. Mixant les références geeks aux aventures sérielles et policières des années 1980-1990, l’auteur s’amuse aussi à plonger avec délectation dans le détournement des genres, façon « Hot Shots! » (Jim Abrahams, 1991 et 1993) ou « La Cité de la peur » (Alain Berberian et Les Nuls, 1994), mais aussi, pour rester dans l’univers du jeu vidéo, à la manière de « Maniac Mansion », (LucasArts, 1987), « The Secret of Monkey Island » (LucasArts, 1988), « Parodius » (Konami, 1988) ou « Sam & Max Hit the Road » (LucasArts, 1993). Écrit à partir de 2008 dans l’optique d’un court-métrage, le scénario de « Jean Doux et le mystère de la disquette molle » reprend à son compte tout l’environnement de travail des bureaux d’entreprises des années 1980-1990 : aménagement collectif et décloisonné (open-space), machine à café (voir la série TV « Caméra Café », 2001), salles de réunion, moquettes au mur, broyeuses à papier, grilles d’aération, dossiers métalliques, faux plafonds, toilettes aseptisées, fausses plantes et présence d’amiante…

Un monde perturbé (planches 6 et 25 - Delcourt 2017-2026).

C’est dans ce cadre qu’agit l’improbable moustachu Jean Doux, cravate rose et baise-en-ville désuet rivé à la taille. Une étrange mallette et une disquette cryptique plus tard, et voici notre antihéros projeté dans une aventure aux multiples secrets. Coincé entre humour cynique, punchlines potaches et de lourdes menaces, le personnage prend tout son sens au fil des planches, alors que son monde bureaucratique se transforme en un terrain de jeu insolite. Comme le souligne la couverture, à défaut de manoirs, mines ou grottes abandonnées, voici Jean Doux bientôt obligé d’escalader une montagne de tiroirs contenant d’anciens dossiers, à la recherche de son Graal (ou whodonit…) personnel. Graphiquement, Valette s’amuse à imiter plus ou moins la patte des jeux point & click d’antan, à l’aide de dessins numériques, d’aplats de couleurs et de cadrages frontaux, tout en faisant par ailleurs passer et repasser ses protagonistes (toutes et tout prénommé.es Jean-Pierre, Jeanne-Marie, Jean-Patrick, Jean-Luc, Jean-Daniel et j’en passe…) par les mêmes salles, bureaux, méandres et couloirs. « 1984 », « Brazil » et Kafka se conjuguent donc avec malice au long des 300 pages de ce one-shot au format à l’italienne, tout autant que la caricature et les clichés les plus décalés, au profit d’une évidente critique de la bureaucratie, du libéralisme économique et des imprévisibles plans de licenciements massifs actuels. Ouvert à toutes les interprétations, codes cryptiques, disparitions et artefact légendaire (datant de 1976…) obligent, l’album suit néanmoins sa logique policière, sur une ligne volontiers paranoïaque. Des tonalités reprises récemment dans la série « Severance » et qui furent également mises en perspectives dans dans la série humoristique « Message à caractère informatif » (Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, 1998-2000), à travers la sitcom « The Office » (2005-2013) ou encore, dès 2013, dans la fiction interactive « The Stanley Parable ».

Requête molle... (planche 49 - Delcourt 2017-2026).

Méfiez-vous, en définitive, des néons fatigués et des moquettes gris taupe : ils en savent probablement plus que vous sur le destin et les aléas de votre entreprise… Quant à « Jean Doux et le mystère de la disquette molle », ne nous étonnons guère de l’avoir vu récompensé des Prix Landerneau BD 2017 et Fauve Polar SNCF 2018. Une redécouverte à portée de clic, qui fait un clin d’œil (par la typographie de son titre) au BD en pixel art. Précisons, enfin, que l’album a été adapté au théâtre Les 3 Clés (par Guy De Tonquedec et l’auteur) ainsi qu’en jeu vidéo old school : d’autres occasions d’en rire !

Affiche du spectacle (Kobayashi photos - 2026).

Philippe TOMBLAINE

« Jean Doux et le mystère de la disquette molle » – édition 40 ans Delcourt – par Philippe Valette

Éditions Delcourt (29,95 €) — EAN : 9782413094333

Parution 26 février 2026

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