Vampires de moins en moins saigneurs au temps des lanceurs d’alerte…

Dans une Transylvanie contemporaine, mais uchronique, vampires et humains vivent côte-à-côte : une cohabitation qui n’est pas sans danger pour les seconds nommés et qui entraîne des problèmes sociaux, car les goules ont conservé une place dominante dans la hiérarchie domestique. « Saigneurs » offre une parabole originale sur les travers de notre monde, à partir de la lutte de trois jeunes colocataires contre l’ordre établi.

Les temps changent même dans la Transylvanie arriérée et longtemps soumise aux vampires : tous nobles d’ancien régime, tel le comte Dracula. Ces prédateurs ont accaparé richesse, pouvoirs et privilèges aux dépens d’humains réduits à un quasi-esclavage. Désormais, l’égalité est inscrite dans la loi, mais malheureusement, dans les faits, les inégalités demeurent. Un trio de jeunes adultes en fait l’amère expérience.

Anghel est un garçon sans histoire, jusqu’à un moment d’inattention, un soir, où il se fait mordre par un vampire. Désespéré et culpabilisant de son manque de résistance, il teste toute une pharmacopée pour éviter de se goulifier. Maggy, elle, subit la domination des morts-vivants au sein de l’entreprise où elle travaille. En mal de reconnaissance, elle préfère démissionner, et part à la recherche d’un nouvel emploi. Si Iulia subit les mêmes discriminations dans son travail, elle est quand même tomber amoureuse d’une vampire. Difficile de l’avouer à ses deux colocataires !

Commence alors, pour le trio d’amis, une prise de conscience de toutes les brimades et inégalités qu’ils subissent au quotidien. Chacun à sa manière, ils entament une lutte contre le harcèlement multiforme des dominants et s’engagent dans un militantisme de plus en plus radical. Anghel avoue ainsi avoir subi, jeune enfant acteur, des violences de la part d’une réalisatrice vampire, dont le dernier film sort sur les grands écrans. Maggy n’en peut plus de la suffisance des anciens privilégiés des lieux de travail jusqu’aux places assises à l’intérieur du métro. Même la naïve Iulia se rend compte qu’elle sert de caution inclusive au sein de l’équipe de son bureau. La riposte contre les vampires s’organise de manifestations de rues en dépôt de plainte devant la justice, pour faire condamner les vampires coupables de violences sexistes et sexuelles. Les temps de la domination doivent impérativement changer !

Cette bande dessinée de 150 pages est une parabole fantastique autour de la condition féminine dans nos sociétés. L’autrice a avoué que, quelquefois, au milieu d’hommes, elle avait l’impression d’être au milieu de vampires.

Cela lui a donné l’idée de son scénario dans lequel la domination des hommes est remplacé par la domination de la caste des vampires.

De quoi dénoncer la culture du viol, les différences de salaires entre homme et femme, le manspreading dans les transports en commun… jusqu’à l’inégale répartition des tâches au sein du couple.

La métaphore fonctionne dans un ouvrage que l’on peut lire dès 14 ans. Après la fiction, l’autrice indique les propos sexistes choquants et récents qui l’ont inspiré, ainsi que les derniers chiffres sur les violences sexuelles et sexistes en France.

Lou Lubie est une autrice qui s’attaque depuis quelques d’années à des sujets originaux.

Dans « Goupil ou face », la Réunionnaise a fourni une enquête approfondie sur ce que sont cyclothymie et maladies populaires. Avec une approche à la fois autobiographique et scientifique, elle propose en 2021 une méthode didactique et ludique pour apprivoiser ses troubles de l’humeur.

Dans « Et à la fin, ils meurent : la sale vérité sur les contes de fée » elle présente, sous forme humoristique, les contes classiques et les idées qu’ils véhiculent : violence, sexisme, racisme, entre autres. De « Cendrillon » à « La Belle au bois dormant » en passant par « Le Petit Chaperon rouge » ou « Barbe Bleue », Lou Lubie se livre à une relecture sans concession, très documentée et très libre dans ses commentaires.

Elle s’attache, notamment, à montrer à quel point les versions les plus connues de ces contes sont édulcorés. C’est un ouvrage à la fois rigoureux, drôle et décapant.

Dans « Comme un oiseau dans un bocal : portraits de surdoué », elle mêle habilement narration et vulgarisation scientifique, pour dresser le portrait croisé de deux surdoués que leur haut potentiel intellectuel ne rend pas forcément très heureux.

Le récit est parfaitement documenté et la partie fiction sonne très juste. Cette bande dessinée didactique est donc parfaitement équilibrée : de quoi en apprendre beaucoup sur les HPI dans une bande dessinée fort agréable à lire.

Enfin, dans « Racines », elle évoque le sexisme, le racisme et l’acceptation de soi à travers l’histoire de Rose : une fille métisse aux cheveux crépus qui préférerait avoir une chevelure toute lisse.

Un sujet pour le moins original et éclairant sur l’acceptation de ses racines (sociales et capillaires !) et l’intolérance.

Avec « Saigneurs », elle poursuit son exploration de sujets sociétaux au cœur de l’actualité. Un humour, parfois mordant (sic !), permet d’aborder des sujets graves en direction d’un lectorat adolescent-jeune adulte, dans une bande dessinée de fiction engagée, bienveillante et positive.

Laurent LESSOUS (l@bd)

« Saigneurs » par Lou Lubie

Éditions Delcourt (22,50 €) – EAN : 9782413091806

Parution 5 mars 2026

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