« Gunnar le vampire » : à la recherche du sang perdu…

Dans la Bourgogne des années 1910, nul ne s’étonne plus de côtoyer un vampire ! Il faut dire que depuis des siècles, M. Gunnar est un maître couturier réputé et sachant se tenir. Mais cette confiance peut-elle perdurer, alors que divers animaux sont subitement retrouvés, mutilés et vidés de leur sang pendant la nuit ? Empruntant aux codes du fantastique et de la comédie de mœurs, Nicolas Dumontheuil s’amuse à tracer des parallèles entre cet univers désuet et l’époque contemporaine : une aventure picaresque contée sous la cape de l’humour noir, avec une certaine ironie… incisive.

Un vampire qui ne froisse pas (planches 1 et 2 - Dupuis, 2026).

Depuis la révélation « Qui a tué l’idiot ? » (Prix René Goscinny 1996 et Alph-Art du meilleur album à Angoulême en 1997), Nicolas Dumontheuil – né en 1967 à Agen – a effectué un remarquable parcours dans le 9e art, presque intégralement en tant qu’auteur complet. D’un album au suivant, son œuvre n’a eu de cesse de pointer la cruauté, l’ambiguïté, l’étrangeté, la truculence volontiers immorale ou l’aspect cocasse de situations ou de temps généralement compris entre le XVIIIe siècle et aujourd’hui : les relations conjugales conflictuelles (« L’Impudence des chiens » en 2022), le sort des autochtones d’Amérique du Sud (« Roi des Mapuche » en 2021), la conquête de l’Ouest (« Big Foot » en 2007), la colonisation du Tchad (« La Colonne » en 2013 ; scénario de Christophe Dabitch), la Première Guerre mondiale (« Le Roi cassé » en 2005), le Sud-Ouest des années 1970 (« Pas de pitié pour les Indiens » en 2019), la Finlande d’après-guerre ou des années 1980 (« Le Meunier hurlant » en 2024 et « La Forêt des renards pendus » en 2016 ; adaptations des romans d’Arto Paasilinna), le voyage dans l’Afrique contemporaine (« Le Landais volant », 2009-2015) ou la protection de la faune au Laos (« La Longue Marche des éléphants » en 2017 ; coscénarisé avec Troub’s) auront ainsi tour à tour été des sujets auscultés entre douce fantaisie et mise en abyme amère.

Crayonnés et roughs.

Que pouvons-nous comprendre de la couverture de « Gunnar le vampire » ? Dans un noble intérieur, un couple relativement âgé semble méditer : le travail en cours (un atelier de couture) s’est interrompu pour laisser la place… au temps. Qu’il s’agisse de l’époque évoquée (par le décor, les habits ou les costumes), du temps de narration… un rien intemporel (sommes-nous le matin, à midi, en fin de journée ?), des petits plaisirs de la vie (la pipe fumée devant une fenêtre ouverte, le verre de vin, le peignoir porté ou les sourires esquissés), de la figure hiératique et un rien « So British! » de Gunnar, ou encore de l’atmosphère ainsi traduite (aucune menace ni sujet de préoccupation n’apparaissant dans le cadre, sous des rayons ensoleillés chaleureux), tout nous confronte en effet aux mystères des âges lointains, considérés comme désuets. Ironie du sort, c’est en percevant ces frontières que tout semble en décalage : le vampire ne semble pas en être un (il prend un bain de soleil…), n’est nullement solitaire, tandis que la femme (éternelle victime) ne le craint nullement. La scène aux couleurs chaudes est de fait très rassurante, et seule la coloration du vin pourra laisser deviner l’éventuel attrait vénéneux du protagoniste pour le sang frais. Un détail par ailleurs vite chassé des premières planches : d’origine suédoise, le sieur Gunnar (600 ans au compteur) est un être a priori pacifiste et particulièrement admiré de la populace. Un vampire ayant un curé et une prostituée comme confidents ; une créature d’outre-tombe qui accepte humblement les rencontres pédagogiques avec les écoliers locaux…

Dessin finalisé pour la couverture de l'édition classique.

Planche 12, d'où est tiré le visuel de couverture (Dupuis, 2026).

Couverture et dessin pour la jaquette du tirage de tête.

Développée sur 270 pages au sein de la collection Aire libre, l’intrigue prend le temps de préciser les caractères de ses protagonistes, de ciseler le cadre, de préciser la condition grotesque de la condition humaine… avant de démultiplier les angles et de tout faire voler en éclats (sanguinolents). On retrouvera par conséquent dans ce one-shot nombre de thèmes ancrés chez Dumontheuil : la fuite du quotidien, la faiblesse des relations amoureuses, la banalité du crime, la complexité des conflictualités et surtout la volonté de rejoindre une communauté. L’amour, aussi, des récits aussi loufoques que cruels, véritables contes noirs pour enfants pas sages, que l’on pourra sans peine mettre dans la veine de précédents albums (« La Femme floue » en 2003-2004 ; « L’Ogre amoureux » en 2018). Mordant à pleines dents dans le récit choral et la comédie fantastique, inspiré par les films de Murnau et « Le Septième Sceau » d’Ingmar Bergman (film dans lequel l’écuyer est joué par l’acteur suédois Gunnar Björnstrand ; Gunnar adoptant le physique de Max von Sydow), l’auteur vampirise littéralement son intrigue, qui entre ainsi en résonnance avec les incertitudes de nos sociétés actuelles : ou comment parler du Mal avec mélancolie, tout en permettant (au choix) de faire sourire, frémir et blêmir, d’évidence à sang pour sang.

Table de travail de l'auteur (sources : FB).

Philippe TOMBLAINE

« Gunnar le vampire » par Nicolas Dumontheuil

Éditions Dupuis (29, 95 €) — EAN : 9782808507585

Parution 22 mai 2026

« Gunnar le vampire » par Nicolas Dumontheuil : édition spéciale

Éditions Dupuis (45 € ; 272 pages ; tirage de tête n°/signé avec jaquette et frontispice inédit ; 999 exemplaires) – EAN : 9782808517256

Parution 22 mai 2026

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