Décès de Hermann : le sanglier des Ardennes nous quitte, vaincu par une longue maladie…

Présent dans le monde de la bande dessinée depuis près de 65 ans, 150 albums au compteur et toujours en activité, Hermann s’en est allé dimanche dernier (22 mars 2026), foudroyé par un cancer à l’âge de 87 ans. Remarqué par Greg, un autre géant du neuvième art, il n’a jamais cessé de dessiner, proposant avec une belle régularité deux à trois albums par an. Ne mâchant pas ses mots, écorché vif, impitoyable avec les médiocres, il dissimulait derrière son côté bourru un cœur en or que ses amis n’oublieront jamais.

« Histoire en… able ».

Hermann Huppen est né le 17 juillet 1938 à Bévercé dans les Ardennes belges. Dès 16 ans, après un apprentissage en ébénisterie, il étudie le dessin à l’Académie de Saint-Gilles à Bruxelles, tout en travaillant pour un cabinet d’architectes.

Décorateur d’intérieur, il revient à 22 ans en Belgique après un séjour de trois ans avec sa famille au Canada.

C’est son beau-frère Philippe Vandooren, futur rédacteur en chef de Spirou, puis directeur éditorial chez Dupuis, qui l’entraîne dans l’aventure de la bande dessinée.

Alors responsable de la revue scoute Plein Feu, il lui confie la réalisation de sa première histoire, qu’il publie en 1965 : « Histoire en… able ».

Sa première « Belles Histoires de l’oncle Paul ».

Des héros incontournables

Greg, alors rédacteur en chef de Tintin et à qui rien n’échappe, propose au jeune dessinateur d’intégrer son studio en 1963.

Aux côtés de Dany, Dupa et quelques autres, il publie quelques « Belles Histoires de l’oncle Paul » pour Spirou dès 1965 et des récits authentiques pour Tintin à partir de 1966 : toutes ces premières BD (ainsi qu’un récit publicitaire — « L’Étoffe d’un crac » — écrit par Greg pour les vêtements Pipo, en 1968) sont compilées dans l’album « Les Inédits de Hermann » aux éditions BD Must, en 2025.

L’hebdomadaire Tintin propose, dès 1966, les premières pages – signées Greg et Hermann - de « Bernard Prince » : un baroudeur promis à un bel avenir.

La série compte 15 albums réalisés par ses soins aux éditions du Lombard, dont un dernier sur scénario de son fils, qui signe Yves H., en 2010, soit 32 ans après avoir laissé le graphisme de cette série à Dany, puis à Édouard Aidans.

Bernard Prince dans «  La Fournaise des damnés ».

En 1967, il dessine sous forme de courts épisodes les deux premiers tomes de « Jugurtha » : péplum imaginé par Laymillie, pseudonyme de Jean-Luc Vernal.

« Jugurtha » en 1970.

Puis, il abandonne le personnage en 1970 à Franz, après avoir illustré des romans westerns de Pierre Pelot (« Dylan Stark ») à partir de 1968. Alors que « Bernard Prince » connaît le succès, il n’hésite pas à se frotter à nouveau au western, toujours avec Greg aux scénarios, avec « Comanche » en décembre 1969, alors que Giraud triomphe à l’époque avec son « Blueberry ». Nouveau succès pour cette série, dont il signe les dix premiers albums (jusqu’en 1982) devenus des classiques du genre.

Comanche  dans « Furie rebelle ».

En 1977, à l’instar de plusieurs dessinateurs de Tintin, il quitte le journal qui l’a fait connaître pour rejoindre Zack : hebdomadaire lancé par l’éditeur allemand Koralle. Il y crée « Jeremiah » : série postapocalyptique dont il est l’auteur complet. D’abord publiées en France, en 1979, par Métal hurlant, puis par l’éphémère Super As (version française de la nouvelle version du Zack allemand, désormais à vocation européenne), les histoires sont éditées en album par Fleurus, puis Novedi (diffusion Hachette pour la France), pour finalement s’installer définitivement en 1988 chez Dupuis. Au rythme d’un épisode annuel, le personnage est le héros de 42 albums, dont le dernier a été publié en 2025.

Jeremiah dans « Les Yeux de fer rouge ».

Spirou accueille en 1980 l’onirique « Nic » : hommage à « Little Nemo » imaginé par Morphée pseudonyme de Philippe Vandooren. Trois albums seulement de cette œuvre atypique, qui n’a pas trouvé son public, sont édités par Dupuis de 1981 à 1983.   

« Nic » : premier album.

Après avoir réalisé divers courts récits complets dans RanTanPlan en 1975, dans Fluide glacial en 1978 et dans Aïe en 1980, puis le très remarqué « La Cage » (15 planches en portfolio aux éditions Littaye), Hermann aborde la bande dessinée historique avec « Les Tours de Bois-Maury » : série de 16 albums au ton original, dont il est à la fois le scénariste et le dessinateur, rejoint sur la fin par son fils Yves H.. Elle a été créée en 1984 pour l’agence de presse yougoslave Strip Art Feature, puis proposée en France dans les mensuels Circus (pour le premier épisode, en 1984) et Vécu (à partir de 1985) et éditée en albums par Glénat jusqu’en 2021.

« Les Tours de Bois-Maury T3 : Sigurd ».

Il faut attendre 2017, alors qu’il s’apprête à fêter ses 80 ans, pour découvrir « Duke » : son dernier héros récurrent. Ce western crépusculaire, imaginé par son fils pour le scénario, compte sept albums édités au Lombard publiés jusqu’en 2023.

« Duke » T1 en 2017.

Hermann maître des one shot

Très vite, Hermann souffre du rythme pépère des héros récurrents. Sans les négliger pour autant, afin de se délasser de l’emprise de la routine, il se lance dans la réalisation d’albums indépendants dont il écrit les scénarios, souvent avec le concours de son fils Yves H.. Alternant désormais séries récurrentes et one shot, parfois sous forme de diptyque, il trouve un réel plaisir à réaliser ces ouvrages qui lui permettent d’aborder tous les genres.

En 1988, il publie l’album « Abominable » aux éditions Glénat qui regroupe quelques-uns de ses précédents récits courts (dont « La Cage ») et de rares inédits.

Les choses sérieuses débutent en 1991 avec « Missié Vandisandi » : un premier long récit destiné à la collection Aire libre des éditions Dupuis. Il est suivi, en 1995, par « Le Secret des hommes-chiens » réalisé à quatre mains avec son fils.

La même année, pour la même collection Aire libre, il dessine et écrit « Sarajevo-Tango », en soutient à son ami éditeur yougoslave Erwin Rustamajic alors retenu dans les caves de Sarajevo.

« Sarajevo-Tango ».

Il effectue en fanfare son entrée dans la collection Signé des éditions du Lombard en 1997 avec « Caatinga ». Retour chez Dupuis et la collection Aire libre avec « On a tué Wild Bill » en 1999, puis « Lune de guerre » écrit par Jean Van Hamme en 2000. La même année, il retrouve Yves H. avec « Liens de sang » destiné au label Signé, suivi de « Manhattan Beach 1957 » en 2002. 

De nouveau pour Aire libre, il dessine « Zhong Guo », écrit par Yves H., en 2003. Viennent ensuite deux autres récits écrits par son fils : « The Girl from Ipanema » pour la collection Signé en 2005 et le premier récit de la trilogie « Sur les traces de Dracula » initiée l’année suivante aux éditions Casterman.

Au Lombard, en 2007, il réalise l’inclassable « La Vie exagérée de l’homme nylon » sur un scénario de Hans-Michael Kirstein et, seul aux commandes, « Afrika » pour la collection Signé.

« Afrika ».

De nouveau avec Yves H., il propose pour Aire libre le diptyque « Le Diable des sept mers » en 2008 et 2009, puis dans la collection Caractère de chez Glénat « Une nuit de pleine lune » en 2011 et « Retour au Congo » en 2013.

« Le Diable des sept mers ».

Infatigable, il revient au Lombard (dans la collection Signé) avec « Station 16 » en 2014, « Sans pardon » en 2015 et « Old Pa Anderson » en 2016 : tous scénarisé par son fils. On retrouve le même duo en 2016 chez Aire libre, avec « Le Passeur ».

« Sans pardon »


Enfin, en 2024 et 2025, il illustre « Brigantus » : diptyque historique écrit par Yves H. pour les éditions Le Lombard.

À la fin du mois d’avril prochain, « Cartagena » (toujours réalisé avec son fils), son ultime album, sera, hélas !, publié à titre posthume au Lombard. 

Parmi de nombreuses distinctions, il a été fait chevalier des Arts et des Lettres en 2009 et nommé Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2016 : un trophée qui lui a été remis par Katsuhiro Ōtomo.

Les lectures de « Hermann : une monographie » par Serge Buch, Jean-François Douvry, Michel Jans, Pierre-Yves Lador et Gilles Ratier parue en 1997 chez Mosquito et de « Hermann : l’encre noire du sanglier des Ardennes » de Philippe Tomblaine publié par P.L.G. en 2017 sont recommandées à ceux qui souhaitent en savoir plus sur ce géant de la bande dessinée. (2)

Homme discret au caractère bien trempé, Hermann était un infatigable dessinateur qui passait ses journées, week-ends et vacances compris, dans son atelier bruxellois, alignant les pages avec une exactitude de métronome. Seules ses longues sorties quotidiennes à vélo réussissaient à le tenir éloigné de sa planche à dessin.

Hommage de François Boucq à son ami Hermann, sur sa page FaceBook.

Hermann appartenait à la troisième génération des dessinateurs franco-belges du journal Tintin, avec William Vance, Dany, Dupa, Turk, Bob de Groot, Franz, Christian Denayer, Derib… hélas de moins en moins nombreux. 

À son épouse Adeline, à son fils Yves, et à ses proches, l’équipe de BDzoom.com, bouleversée par cette triste nouvelle (car la plupart de ses membres ont bien connu Hermann) présente ses plus amicales condoléances.

Henri FILIPPINI    

Relecture, corrections, rajouts, compléments d’information et mise en pages : Gilles RATIER

Une illustration pour « Dylan Stark ».

(1)  Pour en savoir plus sur « Bernard Prince », voir aussi sur BDzoom.com : « Bernard Prince ».

(2)  Voir aussi les nombreuses chroniques de BDzoom.com sur l’œuvre d’Hermann : Hermann président !Hermann lauréat du prix Diagonale 2009Le Grand Magazine de bande dessinée européenne : à l’origine était Zack !Tome 40 de « Jeremiah » : la fin ?« Duke » : septième et ultime chevauchée…« Les Tours de Bois-Maury » : Hermann ressort la hache de guerre !« Jeremiah » : 38 albums et toujours la classe !Jeremiah entre dans La Grande Bibliothèque« Jeremiah T36 : Et puis merde » par Hermann« Jeremiah T35 : Kurdy Malloy et Mama Olga » par HermannUne intégrale en couleurs pour « Les Tours de Bois-Maury » : le chef d’œuvre médiéval d’Hermann…« Duke T1 : La Boue et le Sang » par Hermann et Yves H.« Le Passeur » par Hermann et Yves H.Spécial « Comanche » par Hermann et Greg« Bernard Prince T3 : La Frontière de l’enfer » par Hermann et Greg : analyse de planche« Old Pa Anderson » par Hermann et Yves H.Spécial Western 1 : « Sans pardon » par Hermann et Yves H.« Retour au Congo » par Hermann et Yves H.« Une nuit de pleine lune » par Hermann et Yves H.

 

       

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