Dans la série des mythiques personnages de la BD franco-belge vus par des auteurs aux styles différents de ceux de leurs créateurs ou continuateurs, certains s’en dépatouillent manifestement mieux que d’autres. C’est le cas d’un Émile Bravo sur Spirou, mais aussi de Matthieu Bonhomme sur Lucky Luke. Ayant inauguré ce principe il y a tout juste dix ans, le virtuose graphiste revient avec une troisième aventure décalée du célèbre cow-boy qui tire plus vite que son ombre… Après avoir confronté ce dernier aux risques de la mort et de la vie de couple, il fait endosser le rôle du père à notre flegmatique héros au foulard rouge ! Un album au propos écologique, qui réussit à être à la fois réaliste, drôle et émouvant, et qui est superbement dessiné !
Lire la suite...« La Langue des vipères » : avoir les maux pour le dire…
Rien ne va plus à l’abbaye de Réol : alors qu’elle y étudie la langue (science liturgique et divinatoire), Iodis se confronte à une mystérieuse rivale : Halcyon de Monterréol, nouvelle venue aux agissements suspects… La disparition d’un précieux tableau et du moine qui le peignait précipitent les événements. Créatrice d’un monde fictif inspiré de l’Italie renaissante, Juliette Brocal nous plonge dans une intrigue ésotérique palpitante : d’une beauté saisissante, ce one-shot de 224 pages ancre les enjeux littéraires et artistiques comme vecteurs religieux et politiques majeurs.
Initié telle une édition luxe, enrichi de contenus exclusifs et proposé lors d’une campagne Ulule (en partenariat avec les éditions Rue de Sèvres), ce projet a très rapidement trouvé de nombreux contributeurs : près de 2 000, qui ont permis de clôturer, en février 2026, la finance de cette collecte à plus de 850 % ! Il faut dire que la proposition graphique, particulièrement attractive, se doublait de magnifiques goodies (ex-libris, stickers, risographie, etc.), sans parler d’un album collector transformé en grimoire et complété par un cahier graphique de 32 pages (croquis, recherches de personnages et de costumes, illustrations diverses). Une campagne de financement qui a aussi su profiter de la notoriété et de l’énergie de Juliette Brocal : née en 1995 en Provence, diplômée des Gobelins et character designer pour l’animation, elle a participé notamment à la production du film SF « Mars Express » (Jérémie Perrin, 2023). Cofondatrice du salon d’illustration Paris City Pop (avec le collectif Studio Blauhai), elle se passionne pour les modes anciennes, les imaginaires médiévaux fantastiques et la littérature romantique ; ses talents étant très suivis sur les réseaux sociaux (103 000 abonnés sur Instagram : voir @cy_lindric). Elle réalise ici son premier album de bande dessinée, d’une maîtrise narrative et graphique confondante.
La couverture, intrigante, puis les premières planches de « La Langue des vipères » dévoilent un univers renaissant fictif, où se conjuguent des inspirations diverses : imageries religieuses médiévale et byzantine, architectures italiennes et costumes renaissants, peinture vénitienne (du XIVe au XVIIe siècles), toiles de Fra Angelico (1395-1455), Piero della Francesca (1412-1492), Botticelli (1445-1510) et Raphaël (1483-1520), peintres romantiques des années 1800-1850, mysticisme à la manière de Gustave Moreau et illustrations vintage des années 1890-1970. Immergé dans une atmosphère de fantasy médiévale (l’autrice ayant aussi « Le Seigneur des anneaux » comme référence graphique) autour d’une abbaye insulaire, l’album renverra de fait ses lecteurs à un horizon visuel complexe : enluminures, iconographie religieuse, architectures monastiques y croisent une base historique réaliste, retravaillée avec une sensibilité graphique contemporaine (voir, sur un sujet parallèle, « Minuit passé » de Gaëlle Geniller).
Fille illégitime d’un important prélat, Iodis grandit à l’abbaye de Réol (au sein d’un archipel inspiré tant par les iles du Frioul que par celles de la lagune de Venise), aux côtés de jeunes nobles mieux nés. Elle y étudie la langue : une magie liturgique qui répond par des visions aux questions de ceux qui la maîtrisent. Espérant échapper à l’austérité de la vie monastique en étant choisie comme doctorante, Iodis se heurte à une rivale déterminée : Halcyon de Monterréol, une nouvelle venue à qui tout semble réussir et dont les manières fuyantes lui paraissent aussitôt suspectes. Lorsqu’un précieux tableau et le moine qui le peignait disparaissent, laissant derrière eux les traces d’une violente altercation, Iodis n’a plus de doute : Halcyon sait quelque chose et cache un secret qui pourrait compromettre l’abbaye tout entière….
Construit autour de rites religieux et d’intrigues politiques aux enjeux croissants, « La Langue des vipères » élabore son propre langage à différents degrés : l’ésotérisme des formules et de la « langue » double le mystère des protagonistes ; les cérémoniaux dévoilent les pesanteurs et les tensions de classes ; les secrets enchâssés entre couloirs, grimoires, sculptures et artefacts religieux ne sont là que pour dévoiler d’autres énigmes et d’obscurs complots. Que manigance ainsi l’ambitieuse abbesse des lieux, dans sa guerre contre l’abbé et ses idées réformistes, à la veille de la visite du Prince au monastère ? Le titre, à lui seul, est pourtant explicite : entre langages profane et sacré peuvent se cacher toutes les malveillances, calomnies ou perfidies, là où les paroles peuvent empoisonner les existences tel le venin d’un serpent. Mensonge ? Duplicité ? Médisance ? Si le titre suggère assez directement des intrigues de cour pour le moins délétères, déduisons-en simplement que la trahison verbale, sinon le fait de dire ou non, de savoir ou non, est un poison moral qui ne peut cadrer ni avec la règle établie ni avec la rigidité académique. Le silence est d’or, à moins qu’il ne s’agisse désormais de la parole…
Philippe TOMBLAINE
« La Langue des vipères » par Juliette Brocal
Éditions Rue de Sèvres (28 €) — EAN : 9782810207121
Parution 15 avril 2026



























