« L’Île des riches » : l’ultime scénario écrit par Pierre Christin…

Jean-Claude Mézières, Enki Bilal, André Juillard, Annie Goetzinger, François Boucq… jusqu’à présent Pierre Christin nous avait habitués à travailler avec des maîtres de la bande dessinée réaliste. Pour cet ultime scénario, il surprend son monde en l’offrant à Titwane, dessinateur de romans graphiques dont le trait spontané est très différent de celui de ses illustres prédécesseurs. Cet obstacle franchi par le lecteur nostalgique, « L’Île des riches » se révèle être un album plaisant, permettant de retrouver les thèmes de prédilection qui étaient chers au cocréateur de « Valérian ».

Max Sinlair est chargé, par son richissime patron, de négocier l’achat d’une propriété située sur une île peu connue du Pacifique, encore vierge voici un demi-siècle. Achetée une bouchée de pain par Herr Zwingli, elle est devenue aujourd’hui un paradis réservé aux ultrariches. Des villas somptueuses ont été édifiées par des architectes de renom mondial, évoquant la Belle Époque, Venise, l’Art déco, un palais chinois ou encore un riad marocain, proposés à la vente pour une durée limitée à 50 ans.

Au fil de sa visite guidé par le volubile Herr Zwingli, Sinclair croise la route de Clara, la fille de la diva Giulia Blancatelli ; Bret et Azéalia, le couple le plus glamour de Hollywood ; Rahul Chopra et Priya Ditta, le couple le plus glamour de Bollywood ; mais aussi Carlo, sur le point d’être chassé sans pitié de l’île pour cause de faillite. Une usine marémotrice fournit l’énergie, des cargos livrent les vivres, un hélicoptère fait la navette avec le continent. Tout est réglé minutieusement pour offrir le paradis sur terre aux ultrariches qui y résident, triés sur le volet par Zwingli.

L’annonce d’un tsunami avançant vers l’île à 800 km/h et menaçant de tout détruire sur son passage provoque une panique générale chez les riches résidents, tout comme auprès de leur personnel…

Cette fable des temps modernes — imaginée par le malicieux Pierre Christin, fidèle à ses convictions de gauche — est écrite avec humanité et une générosité teintée d’humour. Ce récit, écrit voici quelques années, a été proposé en mai 2023 à Dargaud, puis retravaillé. Plutôt que de rester dans le créneau classique cher au scénariste, l’éditeur — avec son accord — en a confié le dessin à Titwane, sachant l’auteur de romans graphiques et de reportages dessinés parfaitement capable d’assurer la mise en images des 112 pages que compte l’album.

Une mise en page sans cesse renouvelée, des personnages caricaturaux campés avec gourmandise et une mise en couleur à l’aquarelle soignée en rendent la lecture agréable. Décédé le 2 octobre 2024, Pierre Christin ne verra pas cet ultime album, qui lui est dédié.

copyright Dargaud / Rita Scaglia

Né le 27 juillet 1938 à Saint-Mandé, Pierre Christin étudie à la Sorbonne et à l’Institut d’études politiques de Paris. En 1965, il part pour les États-Unis où il enseigne le français à Salt Lake City. Il y retrouve un ami d’enfance, Jean-Claude Mézières, avec lequel il crée en 1967 « Valérian » pour Pilote sous le pseudonyme de Linus. Au fil d’une carrière éclectique, il écrit une soixantaine d’albums, pour la plupart incontournables, avec Enki Bilal, Jacques Tardi, Annie Goetzinger, André Juillard, Philippe Aymond… Romancier, auteur d’ouvrages de voyages et fondateur, avec Robert Escarpit, de l’IUT de journalisme de Bordeaux, il décède le 2 octobre 2024 à Paris.

Copyright Cécile gabriel

Pierre-Antoine Thierry, qui signe du pseudonyme de Titwane, est né à Paris en 1972. Il effectue des études scientifiques, travaille pendant huit ans comme ingénieur en travaux publics au ministère de l’Équipement. Il rejoint l’atelier Cachalot à Tours où il réalise des illustrations pour la presse et pour des éditeurs jeunesse, parmi lesquelles « Le Château magique » pour Bayard. Sa rencontre avec Raynald Pellicer lui permet d’illustrer « Ce soir on dîne ailleurs » pour TF1. Le duo se spécialise dans le reportage dessiné, publiant « Enquêtes générales » en 2013, « Brigade des mineurs » en 2015 (Prix France Info), « Le Charles-de-Gaulle » en 2020 aux éditions La Martinière, « Photographe de guerre » chez Albin Michel… Il collabore aussi à La Revue dessinée, La Croix, Le Parisien, XXI, Le Monde…

Copyright Rita Scaglia

Stella Lory a collaboré à cet album. Née à Damas en 1988, autrice franco-égyptienne, elle a accompagné Pierre Christin non voyant pendant les dix dernières années de sa vie, tout en préparant une licence d’arts plastiques à Paris Sorbonne. Elle publie son premier album « Les Rois de la mode » aux éditions Warum en 2019. Elle crée « Sacha » avec Thitaume, dont trois albums jeunesse sont édités chez Bayard de 2023 à 2025, scénarise « Ce que le jour doit à la nuit » (inspiré de Yasmina Khadra) aux éditions Philéas en 2023, puis l’année suivante « L’Éloge de la surface » avec Tilila Relmani chez Dargaud. En 2024, elle participe à « Il était une fois la greffe du rein » avec Fawzi Baghdadli et Pierre Christin aux éditions Caurette. Présente dans Fluide glacial depuis 2022 (le quatrième volume de « L’Institut Fluide glacial » lui est consacré), elle figure également au sommaire de Spirou depuis 2026 : elle y anime « Working Dead » avec Marc Dubuissson.

Henri FILIPPINI

« L’Île des riches » par Titwane et Pierre Christin

Éditions Dargaud (22,95 €) — EAN : 9782205213171

Parution 12 juin 2026

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