En 1998, débute la série de planches-gags « Les Gendarmes » dont le succès public jamais démenti a donné l’impulsion aux éditions Bamboo naissantes. Depuis, plus de trois millions d’albums des 18 titres de la série ont été vendus. L’adaptation pour le cinéma était envisagée depuis quelque temps sous le contrôle d’Olivier Sulpice, le créateur de la série, mais aussi de la maison d’édition et maintenant de la structure Bamboo Films, productrice du film. Avant de vous faire une idée sur le long métrage qui sort sur grand écran le 5 août, « Les Gendarmes : l’album du film » vous permet de pénétrer dans les coulisses du tournage.
Lire la suite...Intégrale du « Roi Tengiz » : des histoires épiques pour Tarek…
Une fois n’est pas coutume, nous évoquons dans cet article une intégrale parue depuis plusieurs mois (octobre 2025) mais qui mérite néanmoins, avec ses auteurs, d’être remise en lumière car finalement peu évoquée par la critique BD. Cet ouvrage, « Le Roi Tengiz », réunit les trois tomes « Tengiz » parus chez Emmanuel Proust éditions de 2006 à 2009. Récit historique imaginaire, d’aventures et d’émotion, avec des aspects mystiques, il a tout pour passionner le lecteur, surtout s’il est amateur de contenu dense, de dessin étincelant et de fresque au long cours (140 pages). Un cahier final illustré explique le contexte, les personnages et présente les auteurs. Cette intégrale nous donne une excellente occasion d’interviewer son scénariste, Tarek, non seulement à propos de cette trilogie, mais également à propos de ses autres séries et albums. Si vous le ne connaissez pas, ou peu, vous découvrirez son univers, riche de productions diverses, ses motivations d’auteur et ses projets immédiats. Place au grand souffle, avec un scénariste (et graphiste) décidément à part…
Entretien avec Tarek par Patrick Bouster
BDzoom.com — Bonjour, Tarek. Nous avons le plaisir de réaliser une interview avec vous pour évoquer l’intégrale « Le Roi Tengiz » : un ensemble de trois tomes réalisés avec le dessinateur Aurélien Morinière (« Le Choix du roi », « Visages : ceux que nous sommes », et récemment « Alastor de SombreGarde »). D’abord, pourquoi cette intégrale maintenant et que représente cette trilogie pour vous ?
Tarek — Il faut dire qu’après la sortie des deux premiers tomes, le troisième est paru chez l’éditeur avec un tirage inférieur au placement : c’est-à-dire en dessous du volume attendu et précommandé par les libraires, compte tenu du succès des précédents. C’était totalement illogique. Quelques semaines plus tard, l’éditeur a en plus publié un coffret réunissant les trois tomes, obligeant les libraires à retirer le tome 3 de ce coffret pour pouvoir le vendre séparément ! Cela n’a évidemment pas aidé sa diffusion. Malgré cela, au fil des années, les lecteurs n’ont jamais cessé de nous demander ce troisième tome et une réédition de la série, notamment lors des salons de bande dessinée. Cette attente nous a convaincus qu’il fallait redonner une nouvelle vie au « Roi Tengiz ».
Nous avions récupéré les droits du « Roi Tengiz » avant la disparition d’EP Éditions. En 2019, nous avons ensuite récupéré ceux de nos albums jeunesse réalisés ensemble. Entre 2010 et aujourd’hui, Aurélien et moi avons suivi des parcours différents : lui s’est orienté vers des albums plus adultes, tandis que je me suis consacré à mon travail d’artiste contemporain, tout en poursuivant mon activité de scénariste de bande dessinée chez Tartamudo, Locus Solus et, depuis 2023, à Nouveau Monde éditions. Mais nous avions tous les deux l’envie de nous retrouver autour de cette intégrale, puis de redonner également une nouvelle vie à nos albums jeunesse. Enfin, cette édition est aussi une belle rencontre éditoriale. Florent Massot, qui est l’éditeur de mon premier livre, « Paris Tonkar », et qui l’a d’ailleurs réédité en 2024, s’est associé à Tartamudo pour publier cette intégrale du « Roi Tengiz ».
BDzoom.com — L’ensemble est impressionnant, avec des défis graphiques pour le dessinateur afin de représenter une période et des lieux orientaux et lointains (certaines images évoquent le Tibet, Lhassa…). Vous, scénariste, ne l’avez pas ménagé ! Comment a-t-il été choisi et a-t-il été effrayé au début ? (rires)
Tarek — Aurélien Morinière et moi avions une longue complicité : il a sorti sa première BD avec moi, un polar publié chez Pointe noire, au tout début des années 2000. Il a les capacités, et le goût, pour dessiner des univers complexes. Nous avons réalisé ensemble une quinzaine d’albums, dont « Baudelaire ou le roman rêvé d’E.A. Poe » chez Mosquito : une histoire qui mérite d’être de nouveau disponible en librairie. Pendant les années où nous réalisions des albums jeunesse, nous avons toujours mené en parallèle des projets plus adultes, en publiant en moyenne un album jeunesse et un album adulte chaque année. Je connaissais donc bien ses envies, ses centres d’intérêt culturels et artistiques, son goût pour les scènes de bataille et son attrait pour l’Asie. Finalement, « Le Roi Tengiz » a été un album assez facile à réaliser, car Aurélien maîtrisait parfaitement son sujet et il était très motivé. Depuis quelques années, il se rend régulièrement en Chine dans des résidences d’artistes. Cette sensibilité à la culture asiatique était déjà présente chez lui bien avant ces séjours, et je savais que cet univers lui correspondrait parfaitement. Ce sont des thématiques qui m’ont toujours attiré également. Nous avions aussi envie de retrouver un récit d’aventure ambitieux, après plusieurs années durant lesquelles la jeunesse occupait une place importante dans notre production. À noter que la version turque chez Dogan Kardes de notre série « Tengiz » (première édition en trois volumes chez EP éditions) a rencontré un beau succès. Le public de ce pays a senti que nous maîtrisions le sujet et que nous avions abordé cet univers avec sérieux, documentation et respect, sans nous contenter d’un décor exotique.
BDzoom.com — Votre histoire contient-elle, non un message, mais peut-être une philosophie, des idées qui sous-tendent le propos ? On remarque déjà des phénomènes étranges, du mystère, du mysticisme, et peut-être ça et là un « esprit Moebius »…, vrai ou non ?
Tarek — Aurélien Morinière admire le travail de Mœbius au plus haut point. Moi également. Je l’ai d’abord découvert, comme beaucoup de lecteurs de ma génération, à travers ses dessins extraordinaires, avant d’apprécier pleinement la richesse de ses scénarios. Il n’y a donc aucune gêne à lui adresser quelques clins d’œil : ce sont des hommages pleinement assumés. Dans « Le Roi Tengiz », ce qui m’intéressait avant tout était de réfléchir au pouvoir. On imagine souvent qu’il est le fruit d’une ambition personnelle, alors que l’Histoire montre que certains des plus grands souverains ont accédé au pouvoir sans l’avoir recherché. Mais ce pouvoir reste fragile : on peut l’obtenir presque malgré soi et le perdre tout aussi rapidement. Je voulais aussi distinguer le pouvoir de l’autorité. Le pouvoir est lié à une fonction, à une position ; l’autorité, elle, se gagne par les actes, la personnalité ou la légitimité. Ce ne sont pas les mêmes notions.
L’album aborde également l’opposition entre les peuples sédentaires et les peuples nomades, deux visions du monde qui se rencontrent, s’affrontent et parfois se complètent. Enfin, il y a toute une dimension surnaturelle, qui fait partie intégrante des imaginaires de l’Orient médiéval. Cette dimension m’a notamment été inspirée par le « Roman de Baïbars » : une immense épopée populaire du monde arabe, construite par une longue tradition orale avant d’être mise par écrit. C’est une œuvre à plusieurs niveaux de lecture : un grand récit d’aventures accessible à tous, mais aussi un texte nourri de symbolisme et de références mystiques, notamment soufies. On y trouve des phénomènes surnaturels comme les déplacements instantanés des corps ou l’ubiquité, des thèmes présents dans plusieurs traditions spirituelles d’Asie, du monde musulman et même de la chrétienté orientale. C’est cette frontière mouvante entre le réel, le merveilleux et le spirituel qui m’intéressait davantage que la magie au sens classique du terme.
BDzoom.com — En reprenant la liste de vos scénarios de BD, on est frappé par la prédominance de l’Histoire : la vraisemblable ou établie (« La Guerre des Gaules ») ou la romancée, imaginée (« Sir Arthur Benton », « Corsaire du Roy »). Quel est votre moteur, dans cet angle d’aborder des histoires à raconter ?
Tarek — Je suis effectivement historien médiéviste et historien de l’art de formation, ce qui explique naturellement mon attrait pour les récits historiques. J’ai toujours considéré que l’Histoire constituait un formidable réservoir de personnages, de situations et de questionnements très contemporains. Mes bandes dessinées ne sont pas des leçons d’histoire : elles cherchent plutôt à raconter des destins humains dans des contextes historiques solidement documentés.
Parallèlement à mes recherches universitaires, je me suis très tôt passionné pour la Seconde Guerre mondiale et l’histoire des services de renseignement. Au collège, nous avions réalisé un documentaire consacré aux rescapés des camps de concentration et aux prisonniers politiques. Le journaliste Ladislas de Hoyos avait accepté de participer à notre projet et nous avait même aidés à monter le film avec les équipes de TF1. Nous avions ensuite présenté ce travail au Concours national de la Résistance. Avec le recul, je pense que cette expérience m’a marqué : elle m’a appris qu’il était possible de transmettre l’Histoire autrement, en donnant avant tout la parole aux femmes et aux hommes qui l’avaient vécue. On retrouve cette démarche dans « Sir Arthur Benton », qui est autant une réflexion sur l’engagement, le renseignement et les idéologies qu’un récit d’espionnage. Depuis le lycée, je lis aussi beaucoup les auteurs de l’Antiquité. Platon, Aristote, Sénèque, Ésope ou encore Homère font partie de ces lectures auxquelles je reviens régulièrement. Ce qui me fascine chez eux, c’est qu’ils abordent des questions intemporelles : le pouvoir, la justice, la guerre, le courage, la sagesse ou encore la nature humaine. Ces textes continuent d’éclairer notre époque et nourrissent mon travail de scénariste autant que mes recherches d’historien.
Pour « La Guerre des Gaules », les racines sont encore plus anciennes. J’ai découvert les ruines de Carthage à l’âge de six ans et ce voyage a été un véritable choc. Il m’a donné le goût de l’Antiquité, que j’ai ensuite nourri avec mes études, mais aussi avec des lectures comme Astérix ou Alix. Ces albums m’ont donné envie de voyager dans les civilisations anciennes, même si je savais qu’ils relevaient en partie de la fiction. Le choix de César s’est imposé naturellement. C’est une figure universelle, comme Alexandre le Grand, Napoléon ou Jésus : tout le monde croit le connaître, mais il reste toujours quelque chose à découvrir. C’était justement intéressant de revenir aux sources antiques pour dépasser les clichés et retrouver un personnage historique complexe. Après « Corsaire du Roy », Vincent Pompetti et moi cherchions un nouveau projet. Lui souhaitait revenir vers l’histoire de son pays natal, l’Italie, tandis que je voulais explorer la fin de la République romaine. « La Guerre des Gaules » était donc une évidence, car elle réunissait nos centres d’intérêt tout en nous permettant de proposer un récit fondé sur les recherches historiques les plus récentes.
BDzoom.com — Vous avez débuté comme scénariste de bande dessinée avec « Le Prophète de Tadmor » (Vents d’Ouest), avant de publier, entre 2002 et 2004, des polars chez Pointe noire et Soleil, tout en développant plusieurs séries jeunesse. Puis, de 2005 à 2010, votre collaboration avec Emmanuel Proust Éditions marque une nouvelle étape, notamment avec « Sir Arthur Benton », dessiné successivement par Stéphane Perger et Vincent Pompetti. Cette série est devenue une référence pour de nombreux amateurs de bande dessinée historique et d’espionnage. Envisagez-vous aujourd’hui un nouveau cycle ou une reprise de cette saga ?
Tarek — L’année 2005 a marqué un véritable tournant. D’un côté, « Sir Arthur Benton » est devenu mon premier grand succès en bande dessinée adulte. De l’autre côté, Aurélien Morinière et moi avons connu un grand succès auprès des jeunes avec « Les 3 Petits Cochons ». Ces deux séries, pourtant très différentes, ont montré que nous pouvions toucher des publics variés. « Sir Arthur Benton » s’est vendu à environ 25 000 exemplaires par tome, ce qui représentait un très beau résultat pour une série d’espionnage historique. Je pense que son succès tient au fait que nous nous sommes appuyés sur une documentation très solide, notamment sur l’histoire des services de renseignement pendant la Seconde Guerre mondiale, tout en privilégiant des personnages complexes plutôt qu’une vision manichéenne. Nouveau Monde éditions a repris la série et publié le premier cycle en 2023, puis le second en 2024, permettant à une nouvelle génération de lecteurs de la découvrir. Oui, nous réfléchissons aujourd’hui à un troisième cycle. Deux pistes sont envisagées : soit écrire d’abord un roman avant de l’adapter en bande dessinée, soit développer directement un nouveau cycle en BD. L’idée serait d’explorer la période qui relie la fin de la Seconde Guerre mondiale aux débuts de la guerre froide, avec des allers-retours entre différentes époques. Si ce projet voit le jour, il sera naturellement réalisé avec Vincent Pompetti, qui a dessiné le deuxième cycle.
BDzoom.com — Parlons de « La Guerre des Gaules ». Deux albums très aboutis sont parus chez Tartamudo, « Caius Julius Caesar » (2012) et « Vercingétorix » (2013), ensuite réunis en intégrale. Vincent Pompetti en assurait le dessin dans une approche de peinture directe, qui donnait une forte identité visuelle à la série. Dans ce contexte, une suite ou une nouvelle édition intégrale est-elle envisagée ? Pompetti développe aujourd’hui de plus en plus des projets personnels, qu’il scénarise lui-même, mais une nouvelle collaboration entre vous reste-t-elle possible à l’avenir ?
Tarek — Bonne nouvelle, une suite est prévue ! Une première intégrale avait déjà été publiée chez Tartamudo, puis une nouvelle intégrale est parue chez Nouveau Monde éditions, et elle rencontre un vrai succès, puisqu’elle est aujourd’hui quasiment en rupture de stock. Dans cette nouvelle édition a été ajouté un carnet explicatif de 55 pages, conçu comme un véritable complément documentaire à la série. Il a ensuite connu plusieurs éditions en grec, en anglais pour le Canada et les États-Unis. Par ailleurs, un « Carnet de La Guerre des Gaules » en tirage limité a également été édité : il ne reste qu’une vingtaine d’exemplaires disponibles. Concernant la suite, je prépare une suite consacrée à la seconde guerre civile : celle de César contre Pompée et Brutus. J’ai effectué plusieurs repérages sur des sites archéologiques en Syrie, Turquie et en Tunisie, et poursuivi un important travail de documentation sur la romanité en Méditerranée. Le récit fera apparaître notamment Cléopâtre, la montée en puissance de Marc Antoine avant la mort de César, puis l’apparition d’Octave : futur Auguste. Il s’agira donc de prolonger la narration de la fin de la guerre des Gaules jusqu’à la mort de César, dans un volume d’une ampleur comparable aux deux précédents.
BDzoom.com — Vous êtes également artiste contemporain, muraliste, entre autres. Êtes-vous tenté de dessiner vous-même un roman graphique, ou l’avez-vous déjà prévu ?
Tarek — Nous préparons une bande dessinée sur le loup, dont je suis le scénariste, réalisée collectivement avec plusieurs excellents dessinateurs. Dans cet ensemble, je réaliserai également quelques illustrations, mais cela restera limité pour l’instant. Par ailleurs, je développe un projet de bande dessinée consacré aux origines du graffiti, à travers le parcours d’un personnage réel, Darco, l’un des pionniers de ce mouvement. L’idée est de revenir sur l’émergence de cette culture et sur ses premières années, en mêlant récit biographique et contexte historique et artistique. J’ai également d’autres projets plus contemporains, centrés sur des sujets actuels. Pour le moment, je préfère ne pas en dire davantage.
BDzoom.com — Avez-vous des projets de scénario prêts ou déjà en tête ?
Tarek — Au-delà du projet sur les loups, du projet consacré aux origines du graffiti autour de Darco, et de la suite de « La Guerre des Gaules » déjà écrite, j’ai encore plusieurs pistes pour d’autres albums en développement. Il y a également une volonté assez forte de faire redécouvrir certains albums jeunesse réalisés avec Aurélien Morinière, notamment des contes détournés, qui avaient connu, à l’époque, des tirages de 7 000 à 30 000 exemplaires. L’idée est de les remettre en circulation, car ils correspondent à un travail que nous avons mené sur la durée et qui peut encore toucher un nouveau public aujourd’hui. De manière générale, j’essaie de construire des livres qui s’inscrivent dans le temps, qui ne sont pas seulement liés à une actualité immédiate, mais qui peuvent continuer à circuler et à marquer les lecteurs. Je développe également des livres d’art qui sortiront entre septembre et décembre 2026.
Merci beaucoup, Tarek.
Patrick BOUSTER
« Le Roi Tengiz : intégrale » par Aurélien Morinière et Tarek
Éditions Florent Massot et Tartamudo (26 €) — EAN : 9782380354829
Parution octobre 2025


































